Il semble toujours difficile de trouver les mots adéquats pour décrire rapidement quelque chose que l'on aime beaucoup : c'est un peu aujourd'hui ma difficulté à présenter cet ouvrage que j'ai trouvé... passionnant, émouvant, juste, complet ? C'est inévitable : impossible de transmettre les sentiments éprouvés à travers une simple série d'adjectifs, et je n'échapperai donc pas, une fois de plus, au plaisir de m'en expliquer.
Toujours loin au Japon, j'ai décidé de revenir récemment à mes "grands amours", ces auteurs dont on est sûrs de ne jamais oublier le nom et dont certaines citations semblent comme gravées quelque part dans un coin de votre tête. Beauvoir s'imposait aisément comme point de départ de ce "retour aux classiques", suivront probablement, Bourdieu et Colette et d'autres encore... De Simone de Beauvoir, j'ai déjà lu une bonne partie de l’œuvre ; hormis l'éclatant "Deuxième Sexe", j'avais notamment beaucoup aimé "Tous les hommes sont mortels", lu parce qu'il traînait là, dans mes premières années d'université et bien avant de plonger de front dans la vague féministe. Mais déjà, de ce roman je notais une chose : cette grande lucidité de l'auteur dans sa capacité à sonder l'humain, sa psychologie, ses faiblesses, et à le rendre aussi bien sous la forme de mots.
Je me suis mise à lire "Les mandarins" avec, comme à mon habitude, très peu d'infos sur le contenu du livre lui-même, ce qui, probablement avec l'étiquette du Goncourt et le challenge que représente toujours la lecture de deux tomes de plus de 500 pages, contribuait à son charme. En effet, je considère qu'une bonne lecture devrait toujours commencer dans le plus grand flou, avec seulement quelques indices - un titre, une citation, une vague réputation, la recommandation d'un ami - laissant penser qu'on pourra l'apprécier. Ainsi, je m'applique à fuir les résumés et les magazines littéraires, et il faut croire que cette petite cuisine qui paraîtra peut-être aléatoire, me réussit bien, étant donné les oeuvres plutôt passionnantes qui me tombent sous la main récemment (se référer aux différents articles de la catégorie "in my bookshelf", on your right).
Cette petite technique est aussi ce qui permet de s'émerveiller vraiment de la qualité d'un livre, sans qu'on vous y ait préparé à l'avance. Et c'est ce qui est arrivé en me plongeant dans ces fameux "mandarins" : redécouvrir à nouveau, en terrain inconnu, les délices du génie de l'auteur. Ce roman est complet dans le sens où il porte tout ce que j'attends lorsque je prends un livre en main : la satisfaction d'un appétit intellectuel, la profondeur du style d'écriture, la capacité à susciter l'identification du lecteur et par là les émotions les plus diverses que l'humain est à même d'éprouver.
Ce qui m'a le plus marqué dans cette lecture, c'est qu'il met à nu, dans toutes les facettes de l'existence d'un individu, une caractéristique essentielle : l'incertitude. Qui que nous soyons, quoi que nous fassions, que nos idéaux soient extraordinaires ou que nous n'imaginions pas sortir un jour de la masse la plus commune des êtres humains, nous sommes perpétuellement dans l'hésitation. Pour chacun, il y a des sommets de gloire, des grands moments de confiance et d'euphorie où l'on en vient à penser sincèrement qu'un avenir sombre n'est plus possible ; tout comme il y a des moments où la Terre semble basculer, où tout semble perdu d'avance et où tout ce qui nous faisait avancer semble désormais futile. Qu'il s'agisse d'amour, de politique, de notre vie personnelle ou du destin de l'humanité, le véritable point commun à tous les hommes est celui-là : personne n'est jamais sûr de rien, personne n'est jamais le même (est-il à propos de citer ici cette phrase de Gaëtan Roussel que j'aime tant et que j'ai déjà dû citer à de nombreuses reprises :"On a bien plus d'habitudes qu'on avait de certitudes, et plus encore de solitude que l'on avait pris d'altitude..."). C'est pour moi le grand enseignement de ce livre : au-delà du "d'accord" ou "pas d'accord", on ne peut qu'être emporté par les tourments des protagonistes, car on a déjà tous soi-même expérimenté cette fluctuation qui vous secoue des plus grands réjouissements jusqu'aux abîmes des plus obscurs abandons...
Le récit se veut brosser un tableau de l'immédiat après-guerre, vu à travers un groupe d'intellectuels français : une période de grands bouleversements et de grands espoirs, espoirs qui s'effritent peu à peu devant les yeux de ses acteurs, hésitant entre positions révolutionnaires tout en flirtant avec la plus amère impuissance, voyant s'éloigner et se diviser un idéal qui semblait aller de soi après tant de souffrances et de combats. Comme "Le sourire du chat", roman de François Maspero qui traitait des
affres de cette même période, le récit est largement alimenté d'éléments
autobiographiques, ce qui a semble-t-il été reproché à Beauvoir : faire
passer pour du roman ce qui n'en est pas.
Le roman est construit comme un ensemble à deux voix : un homme, une femme, qui se succèdent chapitre après chapitre, selon les règles du point de vue interne. A ceci près que les chapitres narrés par le personnage d'Anne (sous les traits de laquelle on reconnaîtra souvent l'auteur elle-même) sont rédigés à la première personne du singulier, alors que ceux rapportant la vision d'Henri (personnage qui laisse deviner l'écrivain et philosophe Camus) le sont à la troisième personne. Artifice permettant probablement à Beauvoir de se distancier un peu plus de ce personnage masculin modelé sur un autre qu'elle, dans lequel on pourrait voir une forme de modestie.
Anne est l'épouse d'un illustre intellectuel, Robert Dubreuilh, bien plus âgé qu'elle, avec lequel elle a une relation qui relève bien moins du couple classique ou de l'amour passionnel que de l'association intellectuelle et du sentiment d'une "destinée commune". Relation que l'on rapprochera donc facilement de celle de Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, la différence d'âge mise à part. De la même manière, la grande épopée amoureuse vécue par Anne lors d'un séjour aux Etats-Unis avec un écrivain nommé Lewis Brogan ne cherche pas à cacher sa ressemblance avec la liaison intense qu'entretiendra pendant plusieurs années l'auteur avec un certain Nelson Algren, à qui est d'ailleurs dédié l'ouvrage. Par ailleurs, le personnage d'Anne, qui n'entretient pas de lien direct avec l'écriture - elle est psychanalyste - ne permettant pas à Beauvoir d'exprimer ses propre doutes, hésitations et souffrances liées au métier d'écrivain, nul doute qu'elle les exprime cependant à travers le personnage d'Henri.
Pour autant, tout ce méli-mélo ouvertement autobiographique ne me semble pas pour autant dénier la qualité de "fiction" du roman en lui-même. Un roman est toujours le reflet de ce que son auteur a à dire, veut transmettre à ses lecteurs : c'est un ouvrage essentiellement subjectif, qui a presque toujours d'importantes ramifications dans l'histoire personnelle de l'écrivain, a fortiori lorsqu'il s'agit d'un roman qui se veut "réaliste". On ne peut savoir jusqu'où Beauvoir a joué avec les frontières de la réalité, avec les confidences de ses camarades d'aventure, et si "Les mandarins" nous fait l'effet de nombreux clins d'oeil, on n'a pas pour autant l'impression de lire la biographie des personnalités suscitées.
L'incertitude traverse aussi bien le roman dans les péripéties intellectuelles et politiques d'Henri et Dubreuilh, que dans les drames amoureux vécus par les deux narrateurs.
Dans le premier domaine est mis en exergue cette confrontation entre l'individuel et le collectif, le privé et le public, son sort personnel et le destin de l'humanité ; ce dilemme, cette oscillation qui ne doit sûrement être étrangère à tous ceux qui espèrent, ne serait-ce qu'un peu, secrètement ou non, consciemment ou non, changer le monde : qu'est-ce que le bonheur pour moi ? Est-ce seulement, ou d'abord, le confort de ma "petite" existence ? Ou est-ce aussi d'améliorer celle de de la multitude de mes semblables ? Puis-je être vraiment heureux seul ? Dans quelle mesure dois-je lier mon destin à celui de l'humanité ? De nombreux passages, essentiellement dans les chapitres d'Henri mais aussi ceux d'Anne, rendent avec acuité le tourment de ce questionnement lancinant, et les revirements incessants dont il fait l'objet :
Il se passe sans cesse des choses horribles sur terre : mais on ne vit pas à travers toute la terre ; méditer à longueur de temps sur des malheurs lointains auxquels on ne peut pas remédier, c'est de la délectation morose. (...) Rendre quelqu'un heureux, ça c'est concret, c'est solide et ça vous absorbe bien assez si vous prenez la chose à cœur. S'occuper de Nadine, élever Maria, écrire ses livres : ce n'était pas tout à fait la vie qu'il souhaitait autrefois. Autrefois il croyait que le bonheur, c'était une manière de posséder le monde : alors que c'est plutôt une façon de se protéger contre lui. Mais c'était quand même beaucoup d'entendre cette musique, de regarder la maison, le tilleul, et sur la table les feuilles manuscrites en se disant : "Je suis heureux."
Mais quelques pages plus loin :
Si on attache de l'importance au malheur, à la mort, aux hommes un à un, il ne suffit pas de se dire : "De toute façon l'histoire est malheureuse", pour se sentir autorisé à s'en laver les mains : c'est important qu'elle soit plus ou moins malheureuse.
Les deux points de vue sont contradictoires, voire opposés, et tous deux défendables ; mais ils sont surtout le fruit de la réflexion d'un seul et même personnage, sans que cela ne soit fondamentalement illogique : de temps en temps l'impuissance qui suggère l'abandon, le repli sur soi ; d'autres fois des valeurs profondes qui ressurgissent en refusant de se laisser oublier.
Les épisodes sentimentaux décrits n'en sont pas moins intéressants. Les positions d'Anne et Henri sont en quelque sorte aux antipodes du sentiment amoureux : le roman s'ouvre sur la fin de l'histoire d'Henri, une histoire d'une dizaine d'années, qui a commencé dans le coup de foudre, avant la guerre, mais dont il ne reste plus rien dans le cœur de celui-ci. Cependant l'extinction du sentiment, quand elle est unilatérale, ne rend pas pour autant la rupture aisée : finalement, une rupture est toujours quelque chose qui se fait à deux, et l'accord, ne serait-ce que tacite, la coopération de l'autre y est toujours à un certain niveau nécessaire. Car il y a les habitudes, les craintes de les briser, et plus que tout la peur de faire souffrir - qui ne peut être complètement détachée d'un désir égoïste de ne pas être le "méchant" de l'histoire. La disparition du sentiment amoureux, passionnel, ne va en effet pas de pair avec l'absence de sympathie, et on n'a de cesse de se dire qu'il vaudrait mieux que l'autre comprenne de lui-même. Et c'est là que le jeu devient pervers, perversité que Beauvoir décrit à merveille : c'est aussi parfois parce que l'autre comprend très bien qu'il s'efforce au mieux de ne pas le montrer. Les multiples dialogues d'Henri et Paule qui émaillent le premier tome sont une sorte d'archétype de cette situation, où l'être aimant s'entête dans une négation si profonde qu'elle en vient à nier les frontières entre la réalité et le fantasme ; attitude qui, si elle permet en effet de gagner du temps et quelques batailles, ne le permet qu'au prix d'une obsession grandissante qui ira jusqu'à la folie.
Anne, quant à elle, est aux prises avec les bouleversements qui vont de pair avec la découverte tardive d'un amour passionnel. Redevenant presque adolescente, elle découvre qu'il existe une autre forme de sentiment radicalement différente de celui qui l'unit à son mari depuis tant d'années - à tel point qu'elle ne les met jamais sur le même plan. Une rencontre au hasard, un homme avec ses imperfections, pas tellement de choses en commun, et pourtant... une passion qui la dévore de l'intérieur, défie toute logique et occupe ses pensées à longueur de temps. Et en même temps, l'impossibilité de la vivre aussi pleinement que si elle avait réellement eu à nouveau 17 ans... car elle a son pays, sa vie ; un autre pays, une autre vie, auxquels elle ne saurait plus renoncer.
Mais est-ce réellement cela qui cause la perte de cet amour, ce temps finalement qu'elle refuse à son amant, tout comme l'espoir de devenir un jour son "légitime" ? Pas sûr. C'est peut-être tout simplement la nature de ce genre de sentiment de ne brûler qu'un certain temps, et de manière égalitaire de surcroît : l'amour est un sentiment terrible, dans ses hauts et ses bas ; un instant on se croit le roi du monde, et plus rien ne fera disparaître ce chaud soleil qui nous enveloppe de sourires et de béatitude ; l'instant d'après le soleil s'est éteint, et on ne sait d'où vient cette froide bise qui fait voler le plus sûr espoir en éclats.
Ainsi, passé l'enchantement premier, Anne entre dans la phase bien connue du doute ; la passion est l'ennemie de la sécurité, de la confiance, de la stabilité. Le moindre petit évènement s'y mue en tornade et de repos de l'esprit il n'est plus...
Je suis sortie de la poste, je suis restée sur le trottoir, les bras ballants. Quel atroce escamotage ! Je n'étais plus sûre du sol sous mes pieds, ni du calendrier ni de mon propre nom. Lewis avait écrit, et les lettres arrivent, donc sa lettre devait être ici : elle n'y était pas. Il était trop tôt pour télégraphier : "Sans nouvelles, inquiète", trop tôt pour fondre en larmes, il ne s'agissait somme toute que d'un retard normal, on ne me laissait pas la ressource d'un vaste désespoir ; j'avais mal calculé, c'est tout : une erreur de calcul, c'est bien rare qu'on en meure. Pourtant tandis que je dînais avec Robert sur une terrasse fleurie qui surplombait la mer, je n'étais certainement pas vivante. (...) Autour de nous, il y avait une énorme odeur de plantes amoureuses, rien ne manquait, nulle part, sinon sur une feuille jaune des signes noirs, et ils auraient été les signes d'une absence ; l'absence d'une absence : ce n'est vraiment rien ; elle dévorait tout.
Cette inquiétude dissimulée, mais prête à surgir au moindre prétexte, inquiétude rongeuse, dévorante ; ces tentatives vaines et répétées de se faire entendre raison, la nécessité de faire bonne figure car on ne peut qu'avoir honte de ces humeurs changeantes et encore plus d'en avouer la cause véritable tant elle paraîtrait futile à autrui. C'est peut-être cela que j'essayais de décrire par "l'irrationalité" du sentiment passionnel, dans mon récent article qui s'essayait à théoriser ce qu'on appelle "amour". Et à relire ces lignes, je me dis à nouveau que quel que soit le terme qu'on choisisse, c'est bien cet élément qui en fait un sentiment radicalement différent de toute forme d'amitié.
Et plus le doute se répète, plus on tente de se convaincre, plus on se sait perdant et perdu dans cet amour qui a déjà commencé à décliner. Les oscillations du cœur se font plus fréquentes, et le bonheur petit à petit s'éloigne...
Brusquement j'ai pensé : "Oui, tout ça c'est bien imité!" Pourquoi ai-je pensé ça ? Qu'est-ce qui clochait ? Rien ; rien du tout. Ca devait être moi qui me faisait des idées, le voyage en avion m'avait fatiguée, et aussi l'émotion de l'arrivée. Evidemment, je délirais. Lewis m'avait dit un an plus tôt : "Je n'essaierai plus de ne pas vous aimer. Jamais je ne vous ai tant aimée." Il me l'avait dit, c'était hier et c'était toujours moi, et c'était toujours lui. Dans le taxi qui nous ramenait vers notre lit, je me suis installée dans ses bras ; c'était bien lui ; je reconnaissais la chaleur râpeuse de son épaule ; je n'ai pas retrouvé sa bouche, il ne m'a pas embrassée ; et au-dessus de ma tête j'ai entendu un bâillement.
Je n'ai pas bougé ; mais je me suis sentie couler au fond de la nuit ; j'ai pensé : "Ca doit être comme ça quand on est fou." Deux lumières aveuglantes déchiraient les ténèbres, deux vérités également sûres et qui ne pouvaient pas être vraies ensemble : Lewis m'aime ; et quand il me tient dans ses bras, il bâille.
Le roman dans son entier semble se termine là où il se
mord la queue : les tribulations amoureuses d'Anne, capable de regarder au début du roman d'un oeil attristé, lucide et presque clinique la pauvre Paule s'accrocher à l'amour inexistant d'Henri, va elle-même toucher le fond du sentiment amoureux - même si elle y rebondit in extremis ; sur le plan politique, le jeune résistant Henri et son maître à penser, Dubreuilh, repartent main dans la main pour essayer de changer le monde, après être passé tous les deux par les renoncements les plus irréversibles à première vue. C'est peut-être ça, la nature humaine : une somme d'incertitudes, qui nous projettent de hauts en bas, le temps d'une vie ; une sorte de stabilité dans l'indécision permanente. Un peu plus, un peu moins.
mord la queue : les tribulations amoureuses d'Anne, capable de regarder au début du roman d'un oeil attristé, lucide et presque clinique la pauvre Paule s'accrocher à l'amour inexistant d'Henri, va elle-même toucher le fond du sentiment amoureux - même si elle y rebondit in extremis ; sur le plan politique, le jeune résistant Henri et son maître à penser, Dubreuilh, repartent main dans la main pour essayer de changer le monde, après être passé tous les deux par les renoncements les plus irréversibles à première vue. C'est peut-être ça, la nature humaine : une somme d'incertitudes, qui nous projettent de hauts en bas, le temps d'une vie ; une sorte de stabilité dans l'indécision permanente. Un peu plus, un peu moins.
C'est la vie : comme cette maxime désabusée, ce roman ne raconte peut-être rien d'autre qu'une évidence des plus communes ; mais il le fait bien, si bien, qu'il ne saurait ne pas susciter l'admiration.





