lundi 15 octobre 2012

Simone de Beauvoir - Les mandarins

Il semble toujours difficile de trouver les mots adéquats pour décrire rapidement quelque chose que l'on aime beaucoup : c'est un peu aujourd'hui ma difficulté à présenter cet ouvrage que j'ai trouvé... passionnant, émouvant, juste, complet ? C'est inévitable : impossible de transmettre les sentiments éprouvés à travers une simple série d'adjectifs, et je n'échapperai donc pas, une fois de plus, au plaisir de m'en expliquer.

Toujours loin au Japon, j'ai décidé de revenir récemment à mes "grands amours", ces auteurs dont on est sûrs de ne jamais oublier le nom et dont certaines citations semblent comme gravées quelque part dans un coin de votre tête. Beauvoir s'imposait aisément comme point de départ de ce "retour aux classiques", suivront probablement, Bourdieu et Colette et d'autres encore... De Simone de Beauvoir, j'ai déjà lu une bonne partie de l’œuvre ; hormis l'éclatant "Deuxième Sexe", j'avais notamment beaucoup aimé "Tous les hommes sont mortels", lu parce qu'il traînait là, dans mes premières années d'université et bien avant de plonger de front dans la vague féministe. Mais déjà, de ce roman je notais une chose : cette grande lucidité de l'auteur dans sa capacité à sonder l'humain, sa psychologie, ses faiblesses, et à le rendre aussi bien sous la forme de mots.

Je me suis mise à lire "Les mandarins" avec, comme à mon habitude, très peu d'infos sur le contenu du livre lui-même, ce qui, probablement avec l'étiquette du Goncourt et le challenge que représente toujours la lecture de deux tomes de plus de 500 pages, contribuait à son charme. En effet, je considère qu'une bonne lecture devrait toujours commencer dans le plus grand flou, avec seulement quelques indices - un titre, une citation, une vague réputation, la recommandation d'un ami - laissant penser qu'on pourra l'apprécier. Ainsi, je m'applique à fuir les résumés et les magazines littéraires, et il faut croire que cette petite cuisine qui paraîtra peut-être aléatoire, me réussit bien, étant donné les oeuvres plutôt passionnantes qui me tombent sous la main récemment (se référer aux différents articles de la catégorie "in my bookshelf", on your right).


Cette petite technique est aussi ce qui permet de s'émerveiller vraiment de la qualité d'un livre, sans qu'on vous y ait préparé à l'avance. Et c'est ce qui est arrivé en me plongeant dans ces fameux "mandarins" : redécouvrir à nouveau, en terrain inconnu, les délices du génie de l'auteur. Ce roman est complet dans le sens où il porte tout ce que j'attends lorsque je prends un livre en main : la satisfaction d'un appétit intellectuel, la profondeur du style d'écriture, la capacité à susciter l'identification du lecteur et par là les émotions les plus diverses que l'humain est à même d'éprouver.

Ce qui m'a le plus marqué dans cette lecture, c'est qu'il met à nu, dans toutes les facettes de l'existence d'un individu, une caractéristique essentielle : l'incertitude. Qui que nous soyons, quoi que nous fassions, que nos idéaux soient extraordinaires ou que nous n'imaginions pas sortir un jour de la masse la plus commune des êtres humains, nous sommes perpétuellement dans l'hésitation. Pour chacun, il y a des sommets de gloire, des grands moments de confiance et d'euphorie où l'on en vient à penser sincèrement qu'un avenir sombre n'est plus possible ; tout comme il y a des moments où la Terre semble basculer, où tout semble perdu d'avance et où tout ce qui nous faisait avancer semble désormais futile. Qu'il s'agisse d'amour, de politique, de notre vie personnelle ou du destin de l'humanité, le véritable point commun à tous les hommes est celui-là : personne n'est jamais sûr de rien, personne n'est jamais le même (est-il à propos de citer ici cette phrase de Gaëtan Roussel que j'aime tant et que j'ai déjà dû citer à de nombreuses reprises :"On a bien plus d'habitudes qu'on avait de certitudes, et plus encore de solitude que l'on avait pris d'altitude..."). C'est pour moi le grand enseignement de ce livre : au-delà du "d'accord" ou "pas d'accord", on ne peut qu'être emporté par les tourments des protagonistes, car on a déjà tous soi-même expérimenté cette fluctuation qui vous secoue des plus grands réjouissements jusqu'aux abîmes des plus obscurs abandons...

Le récit se veut brosser un tableau de l'immédiat après-guerre, vu à travers un groupe d'intellectuels français : une période de grands bouleversements et de grands espoirs, espoirs qui s'effritent peu à peu devant les yeux de ses acteurs, hésitant entre positions révolutionnaires tout en flirtant avec la plus amère impuissance, voyant s'éloigner et se diviser un idéal qui semblait aller de soi après tant de souffrances et de combats. Comme "Le sourire du chat", roman de François Maspero qui traitait des affres de cette même période, le récit est largement alimenté d'éléments autobiographiques, ce qui a semble-t-il été reproché à Beauvoir : faire passer pour du roman ce qui n'en est pas.

Le roman est construit comme un ensemble à deux voix : un homme, une femme, qui se succèdent chapitre après chapitre, selon les règles du point de vue interne. A ceci près que les chapitres narrés par le personnage d'Anne (sous les traits de laquelle on reconnaîtra souvent l'auteur elle-même) sont rédigés à la première personne du singulier, alors que ceux rapportant la vision d'Henri (personnage qui laisse deviner l'écrivain et philosophe Camus) le sont à la troisième personne. Artifice permettant probablement à Beauvoir de se distancier un peu plus de ce personnage masculin modelé sur un autre qu'elle, dans lequel on pourrait voir une forme de modestie.
Anne est l'épouse d'un illustre intellectuel, Robert Dubreuilh, bien plus âgé qu'elle, avec lequel elle a une relation qui relève bien moins du couple classique ou de l'amour passionnel que de l'association intellectuelle et du sentiment d'une "destinée commune". Relation que l'on rapprochera donc facilement de celle de Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, la différence d'âge mise à part. De la même manière, la grande épopée amoureuse vécue par Anne lors d'un séjour aux Etats-Unis avec un  écrivain nommé Lewis Brogan ne cherche pas à cacher sa ressemblance avec la liaison intense qu'entretiendra pendant plusieurs années l'auteur avec un certain Nelson Algren, à qui est d'ailleurs dédié l'ouvrage. Par ailleurs, le personnage d'Anne, qui n'entretient pas de lien direct avec l'écriture - elle est psychanalyste - ne permettant pas à Beauvoir d'exprimer ses propre doutes, hésitations et souffrances liées au métier d'écrivain, nul doute qu'elle les exprime cependant à travers le personnage d'Henri.
Pour autant, tout ce méli-mélo ouvertement autobiographique ne me semble pas pour autant dénier la qualité de "fiction" du roman en lui-même. Un roman est toujours le reflet de ce que son auteur a à dire, veut transmettre à ses lecteurs : c'est un ouvrage essentiellement subjectif, qui a presque toujours d'importantes ramifications dans l'histoire personnelle de l'écrivain, a fortiori lorsqu'il s'agit d'un roman qui se veut "réaliste". On ne peut savoir jusqu'où Beauvoir a joué avec les frontières de la réalité, avec les confidences de ses camarades d'aventure, et si "Les mandarins" nous fait l'effet de nombreux clins d'oeil, on n'a pas pour autant l'impression de lire la biographie des personnalités suscitées.

L'incertitude traverse aussi bien le roman dans les péripéties intellectuelles et politiques d'Henri et Dubreuilh, que dans les drames amoureux vécus par les deux narrateurs.
Dans le premier domaine est mis en exergue cette confrontation entre l'individuel et le collectif, le privé et le public, son sort personnel et le destin de l'humanité ; ce dilemme, cette oscillation qui ne doit sûrement être étrangère à tous ceux qui espèrent, ne serait-ce qu'un peu, secrètement ou non, consciemment ou non, changer le monde : qu'est-ce que le bonheur pour moi ? Est-ce seulement, ou d'abord, le confort de ma "petite" existence ? Ou est-ce aussi d'améliorer celle de de la multitude de mes semblables ? Puis-je être vraiment heureux seul ? Dans quelle mesure dois-je lier mon destin à celui de l'humanité ? De nombreux passages, essentiellement dans les chapitres d'Henri mais aussi ceux d'Anne, rendent avec acuité le tourment de ce questionnement lancinant, et les revirements incessants dont il fait l'objet :

Il se passe sans cesse des choses horribles sur terre : mais on ne vit pas à travers toute la terre ; méditer à longueur de temps sur des malheurs lointains auxquels on ne peut pas remédier, c'est de la délectation morose. (...) Rendre quelqu'un heureux, ça c'est concret, c'est solide et ça vous absorbe bien assez si vous prenez la chose à cœur. S'occuper de Nadine, élever Maria, écrire ses livres : ce n'était pas tout à fait la vie qu'il souhaitait autrefois. Autrefois il croyait que le bonheur, c'était une manière de posséder le monde : alors que c'est plutôt une façon de se protéger contre lui. Mais c'était quand même beaucoup d'entendre cette musique, de regarder la maison, le tilleul, et sur la table les feuilles manuscrites en se disant : "Je suis heureux."

Mais quelques pages plus loin :

Si on attache de l'importance au malheur, à la mort, aux hommes un à un, il ne suffit pas de se dire : "De toute façon l'histoire est malheureuse", pour se sentir autorisé à s'en laver les mains : c'est important qu'elle soit plus ou moins malheureuse.

Les deux points de vue sont contradictoires, voire opposés, et tous deux défendables ; mais ils sont surtout le fruit de la réflexion d'un seul et même personnage, sans que cela ne soit fondamentalement illogique : de temps en temps l'impuissance qui suggère l'abandon, le repli sur soi ; d'autres fois des valeurs profondes qui ressurgissent en refusant de se laisser oublier.

Les épisodes sentimentaux décrits n'en sont pas moins intéressants. Les positions d'Anne et Henri sont en quelque sorte aux antipodes du sentiment amoureux : le roman s'ouvre sur la fin de l'histoire d'Henri, une histoire d'une dizaine d'années, qui a commencé dans le coup de foudre, avant la guerre, mais dont il ne reste plus rien dans le cœur de celui-ci. Cependant l'extinction du sentiment, quand elle est unilatérale, ne rend pas pour autant la rupture aisée : finalement, une rupture est toujours quelque chose qui se fait à deux, et l'accord, ne serait-ce que tacite, la coopération de l'autre y est toujours à un certain niveau nécessaire. Car il y a les habitudes, les craintes de les briser, et plus que tout la peur de faire souffrir - qui ne peut être complètement détachée d'un désir égoïste de ne pas être le "méchant" de l'histoire. La disparition du sentiment amoureux, passionnel, ne va en effet pas de pair avec l'absence de sympathie, et on n'a de cesse de se dire qu'il vaudrait mieux que l'autre comprenne de lui-même. Et c'est là que le jeu devient pervers, perversité que Beauvoir décrit à merveille : c'est aussi parfois parce que l'autre comprend très bien qu'il s'efforce au mieux de ne pas le montrer. Les multiples dialogues d'Henri et Paule qui émaillent le premier tome sont une sorte d'archétype de cette situation, où l'être aimant s'entête dans une négation si profonde qu'elle en vient à nier les frontières entre la réalité et le fantasme ; attitude qui, si elle permet en effet de gagner du temps et quelques batailles, ne le permet qu'au prix d'une obsession grandissante qui ira jusqu'à la folie.

Anne, quant à elle, est aux prises avec les bouleversements qui vont de pair avec la découverte tardive d'un amour passionnel. Redevenant presque adolescente, elle découvre qu'il existe une autre forme de sentiment radicalement différente de celui qui l'unit à son mari depuis tant d'années - à tel point qu'elle ne les met jamais sur le même plan. Une rencontre au hasard, un homme avec ses imperfections, pas tellement de choses en commun, et pourtant... une passion qui la dévore de l'intérieur, défie toute logique et occupe ses pensées à longueur de temps. Et en même temps, l'impossibilité de la vivre aussi pleinement que si elle avait réellement eu à nouveau 17 ans... car elle a son pays, sa vie ; un autre pays, une autre vie, auxquels elle ne saurait plus renoncer.
Mais est-ce réellement cela qui cause la perte de cet amour, ce temps finalement qu'elle refuse à son amant, tout comme l'espoir de devenir un jour son "légitime" ? Pas sûr. C'est peut-être tout simplement la nature de ce genre de sentiment de ne brûler qu'un certain temps, et de manière égalitaire de surcroît : l'amour est un sentiment terrible, dans ses hauts et ses bas ; un instant on se croit le roi du monde, et plus rien ne fera disparaître ce chaud soleil qui nous enveloppe de sourires et de béatitude ; l'instant d'après le soleil s'est éteint, et on ne sait d'où vient cette froide bise qui fait voler le plus sûr espoir en éclats.
Ainsi, passé l'enchantement premier, Anne entre dans la phase bien connue du doute ; la passion est l'ennemie de la sécurité, de la confiance, de la stabilité. Le moindre petit évènement s'y mue en tornade et de repos de l'esprit il n'est plus...

Je suis sortie de la poste, je suis restée sur le trottoir, les bras ballants. Quel atroce escamotage ! Je n'étais plus sûre du sol sous mes pieds, ni du calendrier ni de mon propre nom. Lewis avait écrit, et les lettres arrivent, donc sa lettre devait être ici : elle n'y était pas. Il était trop tôt pour télégraphier : "Sans nouvelles, inquiète", trop tôt pour fondre en larmes, il ne s'agissait somme toute que d'un retard normal, on ne me laissait pas la ressource d'un vaste désespoir ; j'avais mal calculé, c'est tout : une erreur de calcul, c'est bien rare qu'on en meure. Pourtant tandis que je dînais avec Robert sur une terrasse fleurie qui surplombait la mer, je n'étais certainement pas vivante. (...) Autour de nous, il y avait une énorme odeur de plantes amoureuses, rien ne manquait, nulle part, sinon sur une feuille jaune des signes noirs, et ils auraient été les signes d'une absence ; l'absence d'une absence : ce n'est vraiment rien ; elle dévorait tout.

Cette inquiétude dissimulée, mais prête à surgir au moindre prétexte, inquiétude rongeuse, dévorante ; ces tentatives vaines et répétées de se faire entendre raison, la nécessité de faire bonne figure car on ne peut qu'avoir honte de ces humeurs changeantes et encore plus d'en avouer la cause véritable tant elle paraîtrait futile à autrui. C'est peut-être cela que j'essayais de décrire par "l'irrationalité" du sentiment passionnel, dans mon récent article qui s'essayait à théoriser ce qu'on appelle "amour". Et à relire ces lignes, je me dis à nouveau que quel que soit le terme qu'on choisisse, c'est bien cet élément qui en fait un sentiment radicalement différent de toute forme d'amitié.

Et plus le doute se répète, plus on tente de se convaincre, plus on se sait perdant et perdu dans cet amour qui a déjà commencé à décliner. Les oscillations du cœur se font plus fréquentes, et le bonheur petit à petit s'éloigne...

Brusquement j'ai pensé : "Oui, tout ça c'est bien imité!" Pourquoi ai-je pensé ça ? Qu'est-ce qui clochait ? Rien ; rien du tout. Ca devait être moi qui me faisait des idées, le voyage en avion m'avait fatiguée, et aussi l'émotion de l'arrivée. Evidemment, je délirais. Lewis m'avait dit un an plus tôt : "Je n'essaierai plus de ne pas vous aimer. Jamais je ne vous ai tant aimée." Il me l'avait dit, c'était hier et c'était toujours moi, et c'était toujours lui. Dans le taxi qui nous ramenait vers notre lit, je me suis installée dans ses bras ; c'était bien lui ; je reconnaissais la chaleur râpeuse de son épaule ; je n'ai pas retrouvé sa bouche, il ne m'a pas embrassée ; et au-dessus de ma tête j'ai entendu un bâillement.
Je n'ai pas bougé ; mais je me suis sentie couler au fond de la nuit ; j'ai pensé : "Ca doit être comme ça quand on est fou." Deux lumières aveuglantes déchiraient les ténèbres, deux vérités également sûres et qui ne pouvaient pas être vraies ensemble : Lewis m'aime ; et quand il me tient dans ses bras, il bâille. 

Le roman dans son entier semble se termine là où il se mord la queue : les tribulations amoureuses d'Anne, capable de regarder au début du roman d'un oeil attristé, lucide et presque clinique la pauvre Paule s'accrocher à l'amour inexistant d'Henri, va elle-même toucher le fond du sentiment amoureux - même si elle y rebondit in extremis ; sur le plan politique, le jeune résistant Henri et son maître à penser, Dubreuilh, repartent main dans la main pour essayer de changer le monde, après être passé tous les deux par les renoncements les plus irréversibles à première vue. C'est peut-être ça, la nature humaine : une somme d'incertitudes, qui nous projettent de hauts en bas, le temps d'une vie ; une sorte de stabilité dans l'indécision permanente. Un peu plus, un peu moins.

C'est la vie : comme cette maxime désabusée, ce roman ne raconte peut-être rien d'autre qu'une évidence des plus communes ; mais il le fait bien, si bien, qu'il ne saurait ne pas susciter l'admiration.

dimanche 16 septembre 2012

Is this love ?

Il est toujours intéressant de profiter de ses expériences, de temps en temps, pour réfléchir aux grandes questions existentielles qui secouent en permanence notre belle humanité. Assurément, l'amour en est une majeure, si on en juge par sa place excessive dans toutes les formes d'art et de divertissement, dans pratiquement toutes les cultures de notre époque contemporaine. Un terme aussi utilisé que flou : on l'entend à tort et à travers, on s'en berce avec délectation sans vraiment savoir ce qu'il y a derrière ; mais c'est aussi certainement ce mystère qui fait sa force.

Donc, est (re)venue une période où je m'interroge sur ma propre nullité en matière d'amour, de couple, ou de ce que vous voudrez - on sent déjà qu'une définition un peu plus rigoureuse des termes devra s'imposer tôt ou tard. Qu'est-ce qui fait que, alors que cela semble être le coeur de l'existence humaine, à tel point que j'en vienne moi-même à le croire sporadiquement, au bout du compte ça finisse inévitablement par me faire royalement chier ? Je dois avoir un problème. Ou, si on cherche comme d'habitude à renverser le paradigme, il y a un problème entre moi et ce qu'il y a autour de moi.

Mais qu'y a-t-il autour de moi ? En fait, c'est quoi, cette chose fabuleuse, mystérieuse, dramatique que "les gens" appellent "amour" ?

Bien sûr, ce n'est pas la première fois, dans mon existence comme dans celle de chacun, que ce sempiternel questionnement fait son apparition. Aux questions qui troublent des populations entières d'adolescents, telles que par exemple : "quelle est la frontière entre l'amitié et l'amour ?", la réponse m'a longtemps parue simple : la présence ou l'absence d'attirance physique, donc de désir sexuel. C'est pour ça que si l'amitié est si simple avec ses semblables de genre, elle est si compliquée voire impossible avec ces créatures étranges du sexe opposé, comme aiment à le dire tous les partisans d'une pensée aussi simpliste qu'hétéronormée. Mais a priori, ça paraît en effet être le bon sens le plus évident : si vous n'avez pas envie de rouler des pelles à vos amis, il ne vous viendrait jamais à l'idée de leur faire une déclaration d'amour, ou de leur proposer de former une entité exclusive telle que le couple - par ailleurs finalité naturelle de cet "amour" pourtant si flou - quelle que soit l'extrême attachement que vous leur portiez. (Enfin, bien sûr, si vous êtes "normal".)

J'en discutais un jour avec un ami (c'est toujours le même ami, à croire que nos débats ont été fructueux^^), qui me disait que ce n'était pas la question de l'attirance qui réglait celle de l'amour, mais plutôt la caractéristique "rationnelle" ou "irrationnelle" du sentiment porté. En effet, il y a en général des raisons pour lesquelles vous aimez vos amis, vous pouvez justifier de différentes manières ce sentiment : différents aspects de leur personnalité que vous admirez, différents accomplissements dont ils se sont montrés capables, toutes choses qui entraînent estime et affection de votre part. En revanche, il est parfois bien plus difficile d'expliquer pourquoi on a envie que CETTE personne passe le plus de temps possible auprès de nous, pourquoi on se sent jaloux(se) lorsqu'il/elle discute avec un(e) possible rival(e), pourquoi on a envie de le(la) mettre dans notre lit et pourquoi il/elle nous est soudain si indispensable alors qu'on ne la connaissait pas il y a quelque temps à peine. "Tomber" amoureux, ce n'est pas une expression imagée pour rien : on tombe en plein dedans et on n'y comprend rien. La dimension physique joue sûrement, et certains aspects de la personnalité de ce bien-aimé ont beau nous sembler détestables, ça ne change rien à l'affaire : ça n'est clairement pas rationnel.

Chacun maîtrise plus ou moins bien, selon ses qualités personnelles, ce brin de folie qui fait de temps à autre son apparition dans nos vies bien (ou pas bien) rangées. Mais en fait, il m'apparaît qu'aujourd'hui nous ne parlions alors que d'un aspect de l'"amour", probablement le plus dévastateur, et le plus mystérieux, mais dont je pense que pour autant il n'est pas le seul en jeu : grossièrement, je pense qu'on peut en distinguer trois. Outre donc la passion, caractérisée par son irrationalité et englobant a priori l'aspect sexuel, il y a une dimension plus sentimentale un peu différente, celle qui se rapproche le plus de l'amitié dans son sens plein, qui à mon avis mériterait le mieux l'appellation "amour" : un mélange d'estime vouée à l'autre, d'attachement et de complicité, en tous cas un sentiment aux bases bien plus rationnelles (et donc solides) que celui passionnel ; et enfin, la dimension institutionnelle non négligeable que constitue le couple tel qu'envisagé par nos sociétés - sans même aller jusqu'au mariage qui n'en est que la forme la plus aboutie car officielle.

Donc, on renferme dans ce mot "amour", ou dans le mot "couple", ces trois réalités qui pourtant ne sont pas toujours (voire jamais) aisément compatibles . Attardons-nous un instant sur les propriétés que l'on peut dégager pour chacune d'entre elles.

Le couple en tant qu'institution, ça n'est finalement que la pâle copie du mariage, tel qu'il a été la norme pendant des siècles d'histoire occidentale, et d'ailleurs pas seulement, mais je ne m'avancerai pas plus loin sur un terrain que je connais plus que mal (apports bienvenus, passant historiens). Sauf qu'aujourd'hui, dans notre grande révolution des moeurs, plus tout le monde ne se sent obligé de recevoir un sermon ou de signer un papier pour s'astreindre à ses obligations. Mais peu ou prou, celles-ci restent les mêmes : le couple se caractérise par l'objectif de durée (non plus jusqu'à la mort, mais autant que possible dirons-nous : la réussite d'un couple se mesure objectivement à sa durée), l'obligation de binarité (qui se veut j'imagine à la base découler de la nature, bla bla), de fidélité (cela ne signifiant pas bien sûr qu'il n'y ait pas de transgression à ce dernier principe, comme chacun le sait, mais là encore cela infléchira le jugement sur l'"authenticité" du couple en question) et d'échange de service sexuels (même si l'injonction "pas de sexe sans mariage" chère au christianisme n'est plus d'actualité, son contraire le reste plus que jamais). Sauf que le mariage n'a jamais vraiment été conçu pour l'amour, quel que soit la définition qu'on lui donne. Au mieux, il a été conçu comme "canalisateur'" du désir sexuel pensé comme pulsion malsaine de l'être humain dans sa faiblesse ; plus prosaïquement, il a été le maillon principal de tout un système économique  valable à tous les niveaux, faisant de la femme la monnaie d'échange des rapports tissés entre les hommes - ou les groupes d'hommes (quelques lectures en anthropologie vous en diront certainement plus et mieux que moi sur ce fait établi). En gros, soit comme un outil rationnel utilisé à des fins d'alliance tout aussi rationnelles, soit à l'extermination de l'élément passionnel - irrationnel - sommeillant en chaque individu. Pas exactement le cadre rêvé pour la conception soi-disant libre et épanouissante qu'on aurait de l'"amour" aujourd'hui.

Car (comme dit en introduction) on considère ce dernier essentiellement à travers sa dimension passionnelle et charnelle. Et il me semble y avoir un gros hic dans cette tentative de mélanger l'eau et l'huile. Car la passion, le coup de foudre et toutes ses autres déclinaisons, n'est déjà pas a priori quelque chose qui dure éternellement. Même si mon cas en est l'archétype, je sais que je ne parle pas ici seulement en mon nom ; tout au plus les temporalités de chacun diffèrent-elles. Mais le corollaire de la passion, c'est bien dans la plupart des cas la lassitude. Si on s'amourache aussi facilement d'un joli passant, sans véritable raison valable derrière, il est tout aussi probable que la tension retombe un jour comme elle est montée : rapidement, anarchiquement, et dans l'incompréhension la plus totale même du principal intéressé.

Vous me direz, allons, tous les couples ne finissent pas comme ça, et en effet (bien que le taux de couples qui se séparent soit à mon avis infiniment plus élevé que celui de ceux qui durent pour l'éternité, depuis qu'on est plus ou moins libres de se séparer ; les statistiques sur le mariage à ce propos sont édifiantes et pourtant elles ne prennent en compte que le mariage, soit une infime minorité de tous les couples qui se font et se défont sans inscription à l'état civil) : certains couples trouvent de bonnes raisons de rester ensemble qui leur permettent de faire face à l'usure du temps.

Mais c'est à mon avis parce qu'on passe là dans la troisième dimension que je mentionnais plus haut, à savoir, la véritable estime mutuelle. A partir du moment où on a "de bonnes raisons", on n'est plus vraiment dans la passion. Mais celle-ci peut bien sûr tomber, de temps en temps, avec chance, sur un être qui nous convient plus fondamentalement. Je n'en pense pas moins qu'au bout d'un certain temps la dimension passionnelle laisse nécessairement sa place à un sentiment plus rangé, plus paisible, bref plus rationnel. Et je pense que les partenaires de ces relations n'ont plus le coeur qui bat à 200 à l'heure chaque fois qu'ils se croisent, ni qu'ils ont envie de se sauter dessus aussi immédiatement qu'ils s'aperçoivent. Mais tout cela me semble aussi sain que naturel, aussi les injonctions du type "oulala, mais un couple doit avoir au moins 1, 2 ou 6 relations (selon l'âge, paraît-il... comme si c'était une question d'âge) sexuelles par semaine pour être NORMAL !" me débectent profondément en ce qu'il ne sont qu'une pression ridicule sur l'existence épanouie d'adultes tout à fait aptes à décider par eux-mêmes ce dont ils ont envie ou non.

Seulement voilà : ce dernier sentiment, s'il peut répondre aux exigences d'"endurance" de l'institution, remet en cause certains autres préceptes de celle-ci. En effet, si le couple a la nécessité de la binarité en partage avec l'explosion passionnelle et son extraordinaire prépondérance à la jalousie, cette estime rationnelle ne la suppose pas nécessairement. Pas plus que celle, consécutive, de fidélité. Par conséquent, le couple n'est pas forcément le bon cadre pour ça non plus.

En résumé, le vocable "amour" est un bel exemple de mot fourre-tout : attirance, couple, mariage, binarité, liberté, passion, fidélité, sexe, jalousie, estime... chacun fait sa sauce sans vraiment y réfléchir et forcément, ça paraît encore plus difficile d'en faire des relations qui ne soient pas épineuses. Remarquez, c'est peut-être aussi ça le grand jeu de l'humanité... mais on peut aussi essayer de savoir à peu près quels sont les ingrédients qui nous sont nécessaires afin de pouvoir faire des choix relationnels plus épanouissants, ce qui suppose évidemment, as usual, de sortir des cadres tout faits dans lesquels on a essayé de nous caser.

Notons qu'il s'agit là encore d'une réflexion incomplète dont certains prolongements mériteraient d'être explorés, tels que le couple en tant que cadre nécessaire de la famille et donc de l'éducation de sa progéniture ; ou encore la possibilité de l'extraction complète du désir sexuel de toute forme de sentiment (ce que m'affirmait encore récemment un congénère mâle de mes connaissances). Peut-être l'objet d'un prochain article dans les mois à venir, et les contributions de chacun sont évidemment les bienvenues.

vendredi 24 août 2012

De la prédation ?

Je lisais par hasard ce matin cet article du Monde et à la fin de ma lecture, sans avoir eu l'impression d'avoir appris grand-chose de nouveau, j'ai en revanche pensé pour la énième fois : étrange cette espèce de complaisance qui entoure toujours les histoires de viols, réels bien sûrs mais aussi fantasmés comme ici, complaisance qui peut se contenter traiter la chose comme un fait pas bien grave, justifiable, mais qui peut aller jusqu'à en faire quelque chose de carrément séduisant, de sexy ; c'est - et je vois mal comment il peut s'en défendre - ostensiblement le cas de ce rédacteur (rédactrice ?) : "gémissements", "la belle", "grivois", "excitant", qui pourrait croire à priori qu'à l'aide de ce genre de termes on est en train de décrire une scène d'agression, de crime ? Bien sûr, l'article enchaîne sur les réactions outrées - encore heureux - de telle ou telle personne qu'il prend bien le soin d'étiqueter comme "féministes" - en effet, il faut au moins être féministe pour s'insurger de ce genre de choses...

Voilà mon point : outre la complaisance active, ce genre de fait qui me paraît extrêmement choquant n'émeut finalement guère de gens. Je peux facilement imaginer la majorité s'en foutre, et même une bonne partie lire tout ça d'un oeil détaché voire amusé, bah, c'est que du jeu vidéo. Mais bien sûr que ce n'est jamais que du jeu vidéo, du porno, du cinéma ou je ne sais quoi ; c'est tout simplement la société dans laquelle on vit et les gens qui nous entourent. Dans les sociétés dans lesquelles nous vivons (ce serait loin de se limiter à un modèle culturel en particulier, malheureusement), le viol a beau être officiellement condamné, il existe en masse, il est plus que souvent l'objet de plaisanteries fort douteuses, voire de doute tout court (voir récemment les Républicains et leur fameux "une femme victime d'un vrai viol ne tombe que rarement enceinte" pour justifier l'interdiction de l'avortement), et, n'ayons pas peur de le dire, élément récurrent de fantasmes malsains.

C'est un constat que j'ai fait il y a bien longtemps, mais ce que je n'avais pas fait, c'était me poser activement la question du pourquoi. Réfléchir à des problématiques touchant au viol me donnait un peu trop rapidement la gerbe pour m'étendre dessus, faut-il croire. Mais plus j'y ai réfléchi, et plus cette complaisance collective a fini par m'apparaître comme relativement logique. Considérant la manière dont on considère et a considéré les femmes dans toute l'histoire de l'humanité, il est à peu près cohérent de ne pas attacher de dimension dramatique au fait du viol, voire même de le considérer comme un élément fantasmatique "normal" du désir sexuel.

J'imagine qu'on ne peut pas lâcher un constat pareil sans s'en expliquer, et j'ai bien l'intention de le faire, reste à savoir si je saurai bien y réussir. Il y a quelques années, un ami (oui, je te cite encore !) me disait quelque chose dans le genre : "à mon avis, le viol, maintenant on en fait toute une affaire, mais ça a pas toujours été comme ça. A la préhistoire, un mec il arrivait à s'attraper une meuf, il la baisait, puis c'était fini et c'était pas un drame pour personne". Aussi abrupte qu'ait pu me paraître la formulation, je dois avouer que même sur le coup je ne lui ai pas vraiment donné tort. Et à la réflexion, ça me paraît tout à fait cohérent : jusqu'au milieu du 20e siècle et encore que dans une fraction très limitée des sociétés humaines, qui peut nier que les femmes n'ont jamais été considérées comme autre chose qu'une sorte de bien à disposition des hommes ? C'est vrai socialement, et c'est vrai sexuellement. Toutes ces jeunes vierges qu'on a amené pendant des siècles à leur nuit de noces sans qu'on juge nécessaire qu'elles aient la moindre idée de ce qui allait leur arriver, est-ce qu'on se préoccupait de leur "consentement" ? Il n'y a rien à dire, le viol en tant que crime infligé à la femme en tant qu'individu, qu'être humain - et non pas au groupe, à l'honneur de la famille, etc. - c'est un truc récent.

Alors oui, beaucoup de choses ont changé et extrêmement rapidement, concernant la condition des femmes, ces quelques dernières décennies - c'est même carrément radoter que de le répéter à chaque fois - mais cela s'est fait sur bien des fronts publiquement, ouvertement. En revanche, on parle souvent d'une révolution sexuelle mais il me semble que celle-ci a avorté, s'est perdue quelque part : dans le monde où je vis en tous cas, le sexe ce n'est pas "une chose parmi d'autres" dont on parle facilement, librement, avec n'importe qui et n'importe où, c'est surtout quelque chose qu'on tient à garder caché - dans la chambre à coucher sacrée des époux, dans l'intimité du couple moderne, dans les clubs échangistes select ou les réseaux de prostitution de toute illégalité, peu importe, mais tout cela reste à l'ombre et il est difficile de comparer en toute franchise ses propres pratiques avec qui que ce soit ; si bien que la sexualité, ça se passe surtout dans la boîte hermétique de notre petite tête, et je doute qu'on ait fait chacun de son côté autant de progrès que la lutte sociale, relativement collective, d'émancipation des femmes en a fait dans des domaines davantage publics.

Comme je l'ai plus longuement développé dans un article récent, il me semble, en résumé, que la sexualité reste très largement un domaine de nos vies dominé par le masculin et pour le masculin. Qu'individuellement on le veuille ou non, qu'on en soit conscient ou non, l'impériosité du désir masculin traîne partout autour de nous, et c'est d'ailleurs un motif traditionnellement invoqué en justification du viol. Les femmes n'ont longtemps été là que pour "satisfaire" ce "besoin naturel", et cela n'est au fond que l'avatar sexuel d'une société où les femmes ont longtemps appartenu dans leur entièreté à un homme, et dont la mission à travers des institutions telles que le mariage était de le servir.

Ainsi, comme je le disais également dans ce précédent article, ceux (ou celles) qui se bercent d'illusions en se racontant que c'est le désir sexuel mutuel qui assure la survie de l'espèce et que par conséquent toute sexualité est par nature épanouissante et égalitaire se fourrent à mon avis le doigt dans l'oeil. La nature n'en a rien à faire de l'égalité, ce truc tellement chiant que depuis 200 ans qu'on en parle on a toujours pas réussi à mettre en place et même pas vraiment à définir ; la domination, ça c'est un mécanisme sûr. Vous faites des mâles musclés et des femelles un peu moins, vous animez les premiers d'un désir sexuel et vous laissez courir. A mon avis, c'est bien plus cette base de prédation qui a fait proliférer l'espèce humaine que n'importe quelle connerie d'orgasme simultané. Autrement dit, la nature doit bien en rire de notre conception moderne du viol et que dans son optique, ce n'est au final qu'un rapport sexuel qui suit les normes prévues.

Seulement et comme je l'ai aussi dit maintes fois, je ne pense plus malheureusement que l'homme vive dans un quelconque état de nature et donc toutes ces considérations sur la nature et ses intentions supposées, en fait, on s'en fout et ça ne justifie RIEN. La preuve en est que l'espèce humaine est la seule qui concourt activement, du haut de toute son intelligence, à sa propre extinction et à celle de toute forme de vie sur sa planète. La nature a visiblement gravement merdé le jour où elle a conçu le cerveau de cette sorte de primate. Et en plus, elle a oublié de différencier sexuellement cet organe correctement, ce qui fait qu'on se retrouve aujourd'hui dans la panade avec des histoires de féminisme et d'égalité. Non vraiment, gros échec.

Les humains avec leur gros cerveau aussi enclin au génie qu'à la stupidité vivent en société et ce n'est pas peu de dire que ce sont ces sociétés qui font les hommes à bien des égards (traitez-moi de déterministe si vous voulez, mais je pense que n'importe quelle personne qui comme moi a vécu un peu longtemps dans un pays lointain du sien est au fait de l'incroyable moule qu'appliquent les sociétés sur leurs honorables membres. Notamment au niveau des questions de genre !). Mais ce sont aussi bien évidemment les hommes qui à leur échelle font les sociétés et leurs évolutions. Donc si on est tous d'accord sur le fait qu'on a upgradé depuis notre base de primates et qu'entre autres un rapport sexuel ne doit plus être un acte imposé par la barbarie d'un mâle à une femelle, il serait peut-être temps d'ouvrir notre gueule, quoi. De ne pas laisser aux "féministes" l'exclusivité de critiquer le viol sous toutes ses formes pour ce qu'il est : la symbolique d'une sexualité dominée par les hommes et destinée avant tout aux hommes, et son corollaire, une conception de la femme comme un sous-être humain au service de l'autre moitié de l'humanité. Ou plutôt, d'être, dans ce genre de cas, tous des féministes.

Et peut-être qu'alors, débarrassés du spectre de la prédation et de l'agression, les femmes n'auront plus envie de s'inventer des migraines ou des règles intempestives, qu'on baisera tous avec le sourire autant qu'on peut et autant qu'on veut, parce qu'on veut, et que ça sera sûrement beaucoup plus fun. Enfin, peut-être, mais ça me paraît valoir le coup d'essayer, et pour tout le monde.


vendredi 6 juillet 2012

Yannick Haenel - Jan Karski

Je ferai mon grand retour sur ce blog délaissé avec un article que je prévoyais d'écrire depuis un bon moment, mais manque de temps, etc, j'avais laissé ça de côté. Il s'agit à nouveau d'un livre que j'ai lu récemment, d'un auteur qu'à vrai dire je ne connaissais pas il y a encore quelques mois.
En novembre dernier, est venu à l'Institut culturel dans lequel je travaille un certain Yannick Haenel, romancier et essayiste français, pour une conférence sur le thème de son dernier roman, intitulé Jan Karski.

Qui était donc ce Jan Karski ? Je l'ai appris moi-même le jour de ladite conférence. Jan Karski était engagé dans la résistance polonaise à l'occupation allemande, au début des années 40. Son rôle était celui de "messager" : il allait et venait de l'intérieur et à l'extérieur de ce "pays" désormais partagé entre l'Allemagne hitlérienne et l'Union soviétique, Etat à nouveau disparu qui tentait de survivre à travers son gouvernement exilé en Europe de l'Ouest, d'abord à Paris, puis Angers, puis Londres lorsque la France fut à son tour occupée. Jan Karski faisait donc, au péril de sa vie, la navette entre la Résistance intérieure et les autorités exilées.
Mais parmi tous les messages qu'il eut à transmettre, le livre de Yannick Haenel se concentre sur un message en particulier, probablement le plus lourd à porter, et aussi le seul qui ne sera jamais vraiment arrivé à destination, ou du moins tellement tard que sa transmission n'aura plus eu de sens...

En 1942, alors à Varsovie, Jan Karski est contacté par deux représentants des Juifs de la ville, qui lui demandent de les accompagner dans le tristement célèbre ghetto de Varsovie. Ils veulent, lui disent-il, qu'il "voie", pour qu'il puisse "dire". Dire quoi ? Dire au monde ce qui est en train de se passer dans ce huis-clos d'un petit pays occupé dont on se préoccupe peu : l'extermination d'un peuple. Mais un tel fait dépasse de trop l'entendement, et il faut que Jan Karski "se rende compte" pour rendre adéquatement ce message. Il faut qu'il y croie. Et qu'il voie pour y croire.
Ce que Jan Karski dit avoir vu lors de cette visite dans le ghetto, c'est la mort. Des corps, qui se déplacent, qui bougent, mais pas la vie. La mort, suintant des cadavres jonchant les rues, contaminant lesdits survivants. La mort dans les regards, dans les gestes, inscrits dans la chair - si on peut parler de chair pour décrire ces gens affamés jusqu'à l'extrême. Et au milieu de tout cela, des soldats allemands qui se promènent, décidant de temps à autre d'exécuter un passant à bout portant, pour... tuer le temps ?
Même après cette vision insoutenable, Jan Karski reviendra dans le ghetto, pour "mémoriser l'enfer". Et pour le raconter.

L'un des représentants Juifs lui avait dit, lorsque Jan Karski avait demandé quel genre d'action il devait solliciter de la part des Alliés : "Dites-leur que la Terre doit être ébranlée jusque dans ses fondements pour que le monde se réveille enfin". Ce ne fut pas le cas. Jan Karski parcourra l'Europe, l'Amérique, son message le pénétrant jusqu'au cœur. Il rencontrera même, en personne, le Président Roosevelt. Mais le message s'arrêtera à lui. Il restera lui.

On peut se dire, à la lecture de ce livre, que celui-ci pourrait se résumer à un laconique "Ils savaient". Rien de plus ; ou quand même : il me semble bien qu'on nous enseigne à l'école la "découverte" des camps de concentration à l'issue de la guerre. Le "sauvetage" par les Alliés bien intentionnés des derniers Juifs encore vivants. L'horreur qui a affolé alors l'Europe. Les manuels scolaires ont-ils changé depuis que j'ai quitté les bancs de l'école primaire (ou même du collège et du lycée, d'ailleurs...) ? Je l'espère. Je n'y crois guère pour autant. Et je me demande comment nos Etats peuvent continuer à vivre et présenter leur histoire comme un conte de fées sans tache, alors qu'il existe des ouvrages pareils.

Sur le plan de la forme, Jan Karski est, d'un point de vue littéraire, un ouvrage critiquable, bien que passionnant. En trois parties, la première est une description de l'apparition de Jan Karski, en personne, dans le documentaire Shoah, de Claude Lanzmann, tourné à la fin des années 70 et sorti en 1985. La seconde partie est un résumé du témoignage laissé par Karski lui-même, sous la forme d'un ouvrage publié en anglais en 1944, portant le titre Story of a Secret State. Cette partie revient donc sur son entrée dans la Résistance, son rôle de messager, la visite du ghetto de Varsovie, jusqu'à son entrevue infructueuse avec le Président Roosevelt. La troisième partie seulement relève plus ou moins de la fiction, et c'est la seule qui mérite pour moi le nom de "roman", les deux précédentes n'étant plus ou moins qu'un préambule, peut-être nécessaire, mais ne mettant pas en jeu les talents de l'auteur. Dans cette troisième partie, Yannick Haenel s'essaye en effet, à partir de ses recherches, à continuer l'histoire de Jan Karski, à imaginer, retracer ses sentiments, son existence à la suite de son échec en tant que messager. Ce qui reste néanmoins impressionnant, c'est la manière dont l'auteur semble vivre son personnage, et qui était particulièrement sensible lors de la conférence. Patiemment, avec ardeur, Yannick Haenel a marché dans les pas de ce messager mal connu, s'y est enfoncé, s'y est oublié. Et le résultat est convaincant.

Est-ce que Dieu est mort à Auschwitz ? On m'a posé un jour cette question, mais elle est sans réponse ; il n'y a jamais de réponse à l'abandon, et il n'a jamais existé de pire abandon que celui des Juifs d'Europe. Non seulement les Juifs d'Europe ont été abandonnés par les hommes, mais ils ont été abandonnés par Dieu. Les Juifs d'Europe ont été les personnes les plus abandonnées du monde parce qu'elles ont été abandonnées par l'abandon lui-même. Je pense que mon vœu de silence était une manière de rendre hommage à cet abandon, et de m'approcher de ce qu'il a de plus invivable ; de ne pas laisser seuls les Juifs d'Europe exterminés, de ne pas abandonner les morts. Je pense que seuls les abandonnés sont capables d'escorter les abandonnés. Si je suis resté tant d'années silencieux, ce n'était pas seulement parce que ma parole avait échoué à transmettre le message, ni même parce qu'elle avait échoué à stopper l'extermination : c'était pour m'enfermer dans ce tombeau où Dieu et l'extermination sont face à face, où l'extermination regarde silencieusement l'absence de Dieu. Dans le silence du face à face entre Dieu et l'extermination, au cœur même de cette absence, j'ai cru pouvoir tenir, et faire ainsi mon deuil. J'ai laissé venir à moi toute la désolation de ce face à face, je l'ai laissée m'envahir, je n'étais plus rien que cette désolation. J'ai pensé que l'extermination, en exterminant des millions de Juifs, avait exterminé la possibilité d'un dieu. J'ai pensé que ce dieu ne connaissait pas le secours, ni la charité. J'ai pensé aussi qu'il avait maudit les hommes. Que son impuissance était à la mesure de la puissance de l'extermination. Mais aussi que la défaite de sa puissance n'était pas celle de sa bonté, et que Dieu lui-même était en deuil, qu'il était condamné au silence. Bref, je ne savais plus ce que je pensais. Rien, sans doute, c'était un vertige.  Et puis, quel dieu, d'abord ?

Et cet autre passage tout à fait poignant, qui renvoie directement à ce que je disais à propos de l'enseignement satisfait de l'histoire - en faisant un parallèle avec les bombardements d'Hiroshima et Nagasaki, ce qui m'a particulièrement touchée car je m'étais fait la même réflexion lorsque j'ai visité le musée de la bombe à Hiroshima il y a un an et demi - en revenant sur l'expérience de professeur d'université de Jan Karski plus tard dans sa vie : 

Je ne faisais pas seulement cours sur l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, mais sur l'humanité perdue. C'est dans ces moments-là où j'abordais enfin le coeur des choses, c'est à dire non plus seulement la stratégie, les batailles, les dates, la diplomatie, mais l'histoire de l'infamie elle-même, que mes étudiants relevaient la tête et croisaient les bras. Je me disais : est-ce qu'ils cessent d'écrire et croisent les bras parce qu'ils ne sont pas d'accord ? Est-ce pour protester ? Ou, au contraire, est-ce parce qu'ils entendent quelque chose qui sort de l'ordinaire, qui sonne comme une vérité ? Lâchent-ils à cet instant leur stylo parce que ce qu'ils entendent ne les intéresse pas, ou parce qu'ils sont sûrs de ne pas l'oublier ? Je n'ai jamais su, d'autant qu'à ce moment du cours personne n'ose m'interrompre, et personne ne vient me parler à la fin de l'heure. Par exemple, chaque année, lorsque j'aborde le procès de Nuremberg, il y a un moment où ils cessent d'écrire et croisent les bras. Je raconte le déroulement du procès, puis j'explique en quoi les Alliés avaient besoin de ce procès pour se blanchir. C'est automatique, mes étudiants croisent les bras. Au procès de Nuremberg, dis-je, personne n'a soulevé la question de la passivité des Alliés : le procès de Nuremberg, savamment orchestré par les Américains, n'a jamais été qu'un masquage pour ne pas évoquer la question de la complicité des Alliés dans l'extermination des Juifs d'Europe. Bien sûr que les nazis sont les coupables, ce sont les nazis qui ont installé les chambres à gaz, c'est eux qui ont déporté les millions de Juifs d'Europe, qui les ont affamés, battus, violés, torturés, gazés, brûlés. Mais la culpabilité des nazis n'innocente pas l'Europe, elle n'innocente pas l'Amérique. Le procès de Nuremberg n'a pas seulement servi à prouver la culpabilité des nazis, il a eu lieu afin d'innocenter les Alliés. La culpabilité des Allemands a servi à fabriquer l'innocence des Alliés, dis-je à mes étudiants, qui m'écoutent les bras croisés.  Il ne faut pas croire qu'en 1945 on a libéré les camps, dis-je, il ne faut pas croire qu'en 1945 on a gagné la guerre : en 1945 on a enterré les dossiers, en 1945 on a effacé les traces, en 1945 on a lancé la bombe atomique. La même année, à quelques mois d'intervalle, il y a eu d'une part le bombardement d'Hiroshima et de Nagasaki, et d'autre part le procès de Nuremberg, sans que personne ne voie la moindre contradiction entre les deux. Ainsi 1945 n'est-elle pas l'année où la guerre a pris fin, dis-je à mes étudiants, c'est la pire année dans l'histoire du XXe siècle : celle où l'on a osé falsifier le plus grand crime jamais commis en commun - où l'on a osé mentir sur les responsabilités. Car l'extermination des Juifs d'Europe n'est pas un crime contre l'humanité, c'est un crime commis par l'humanité - par ce qui, dès lors, ne peut plus s'appeler l'humanité. Prétendre que l'extermination est un crime contre l'humanité, c'est épargner une partie de l'humanité, c'est la laisser naïvement en dehors de ce crime. Or l'humanité tout entière est en cause dans l'extermination des Juifs d'Europe ; elle est tout entière en cause parce que, avec ce crime, l'humanité perd entièrement son caractère d'humanité. On devrait tous reconnaître qu'après l'extermination des Juifs d'Europe, il n'y a plus d'humanité, que cette valeur est obscène, qu'on ne peut plus en appeler à l'humanité comme à un critère qui nous protège, et nous exonère de nos responsabilités : avec l'extermination des Juifs d'Europe, l'idée même d'humanité a disparu.

A voir certains évènements actuels, la situation syrienne pour ne citer qu'un exemple, ce "on ne peut plus en appeler à l'humanité comme à un critère qui nous protège" n'en est que plus évident... Un livre à lire, je pense.


lundi 28 mai 2012

(Junior) High School never ends...

Certains se souviennent peut-être d'un article que j'ai publié ici même il y a quelques mois, et qui traitait à peu près du même sujet que je souhaite réaborder ici, à savoir mes relations avec mes congénères mâles japonais (et par extrapolation peut-être, celles des autres gaijin femelles dans ma situation).

Le temps passant, j'ai fait au cours de cette année de nouvelles découvertes : par exemple, à force de fréquenter chaque semaine la même salle d'escalade et le même club de badminton, les garçons que je croise à chaque fois ont fini, après bien six mois, par s'apercevoir de ma présence, ou tout au moins par faire enfin mine de.

Cela, c'est peut-être à cause de ma ténacité dans la performance sportive, mais c'est aussi, je crois, essentiellement, le fait des nomikai. Le nomikai (mot à mot un rassemblement où l'on boit), ça peut aller de la simple soirée sympatoche au vrai binge drinking à la japonaise, et apparemment, il n'y a pas de limite d'âge pour ça. La différence avec les folles soirées de mon adolescence, c'est que ça se fait à l'extérieur, dans un resto-bar quelconque, ce qui a pour résultat que les stars de la soirée se retrouvent à cuver allongés dans le caniveau en public, plutôt qu'à vomir dans les toilettes de chez l'un de leurs potes.

Après quelque expériences du genre, je peux affirmer que le nomikai est un élément essentiel de ma "socialisation masculine" au Japon. Il est de notoriété publique que l'alcool a un effet désinhibant et ce n'est pas moins vrai ici qu'ailleurs ; ça l'est même plus si on considère la très faible tolérance des Japonais à l'alcool (un phénomène physique amusant que j'aimerais qu'un biologiste m'explique un jour). Vous n'avez même pas le temps de vous sentir un petit peu joyeux que toute l'assemblée autour de vous semble littéralement torchée et commence à parler un langage dont l'incohérence vient à bout de mes capacités linguistiques en japonais, le visage tout rouge pour une bonne moitié (autre phénomène biologique amusant à étudier), et c'est là qu'on peut observer des comportements intéressants.

Arrivés à ce stade, tous les garçons qui ne m'avaient pas adressé la parole durant les multiples entraînements me parlent comme si on avait élevé les cochons ensemble, certains ne ratent pas une occasion de vous passer négligemment un bras autour des épaules, et le plus téméraire jusqu'à présent est allé jusqu'à me proposer de lui enseigner le "french kiss" d'origine. Je trouve que c'est un admirable progrès si on considère que je n'avais même pas eu l'occasion de connaître seulement le prénom de tous ces admirables jeunes gens.
Mais le top du top, c'est que ceux qui me témoignent en général une visible sympathie - tel le dirigeant de mon club, un mec plutôt rigolo mais qui approche la cinquantaine quand même - sautent aussi une étape après quelques bières, et j'ai ainsi droit à chaque fois à de folles déclarations enflammées autant qu'entachées d'un peu de culpabilité (le mec a une famille et je suis bien plus proche de l'âge de sa fille que du sien), du genre "je te drague pas hein, mais si jamais tu me disais que tu voulais m'embrasser, hein..."

Mais ce n'est pas fini ; le plus fascinant, pour moi, ça reste les lendemains de ces charmantes beuveries où tout reprend soudainement sa place, où tous ceux qui se sont approchés d'un peu trop près compensent par une feinte distance, du genre  mais non, je n'ai jamais passé un demi-heure à tenter de te convaincre de me rouler une pelle, et d'ailleurs on est pas plus potes qu'avant. Moralité : on en est à peu près au niveau des années collèges, quoi. On n'assume pas le jour ce qui se passe la nuit, et je n'ose même pas imaginer si en tant que fille, c'était moi qui me collait à tout le monde et à essayer de rouler des pelles au peuple, les réactions intéressantes que cela susciterait. Les frontières du genre sont finalement toujours là quelque part...

Bref, tout ça pour dire que sans alcool la fête n'est pas plus folle et que je continue à douter sérieusement des capacités de socialisation des hommes japonais. Bref, c'est toujours pas demain que je risque de me trouver un mec.


dimanche 6 mai 2012

It's a holi-holiday

Ce mois d'avril fut pour moi une période de voyages, pour des questions complexes de calendrier qui font que j'ai pris deux semaines de congés peu avant la fameuse "Golden Week" japonaise (trois jours fériés se succédant dans la même semaine, faisant avec le week-end une sorte de petite semaine de vacances commune à tout le pays, avec tous les plaisirs que cela suppose : routes, hôtels, lieux touristiques archibondés).

Ceci est peut-être l'occasion de faire un petit point sur la question des vacances au Japon, pour ceux qui ne seraient pas au fait de la chose. Il est connu que le Japon est un pays de travailleurs, avec une relation relativement "sacrificielle" à leur travail qui leur est, comme toutes autres normes fort prégnantes ici, inculquée depuis la petite enfance. Ainsi, faire des heures supplémentaires est une routine, on ne refuse rien à ses chefs, et on ne s'en plaint pas ; plutôt, on ne voit pas pourquoi on aurait à se plaindre, "c'est comme ça". Cette conception des choses affecte également les congés. Il me semble que d'un point de vue purement législatif, les Japonais ont une semaine de travail fixée à 40h et à quelque chose près autant de congés (en termes de jours par année - au bout d'une certaine ancienneté cependant) que nous chanceux Français. Mais, tout comme j'en connais très peu qui se cantonnent aux 40h hebdomadaires, je ne connais aucun Japonais qui prenne ses congés "à la française", ou plutôt devrais-je ici dire à l'occidentale. Soit il ne prennent pas ces congés, soit ils les prennent de façon éparpillée, un jour par-ci ou par-là, parce qu'il est quasiment impensable de prendre deux ou trois semaines de vacances consécutives et d'avoir toujours un boulot au retour.

Donc le fait que les Français, et même les expatriés au Japon, dont je suis, puissent prendre 3 ou 4 fois dans l'année plus d'une semaine de vacances d'affilée, ça en fascine plus d'un dans le petit public de Japonais francophiles/francophones qui gravitent autour de moi du fait de mon travail. Les Japonais, eux, prennent en général dans le meilleur des cas une petite semaine pour la Golden Week sus-citée, une pour "Obon" (période de la fête des morts à la mi-août), et quelques jours pour O-Shogatsu (le jour de l'an qui revêt un peu le caractère de réunion familiale de notre Noël). Donc à chaque fois tous ensemble, ce qui renvoie aux inconvénients précédemment cités, et souvent assortis d'obligations familiales, donc peu propice aux grands voyages.

D'où aussi l'exigence de rentabilité du voyage : si on part une semaine en Europe, tant qu'à faire on ne va pas visiter que Paris, mais de préférence avoir recours à un tour organisé au timing serré qui vous emmènera d'une capitale à l'autre visiter les spots immanquables, et on en arrive là au cliché des groupes de Japonais aux appareils photos cliquetants qui débarquent de leur bus pour flasher Notre-Dame et y remonter aussi sec, direction le Louvre. Ce comportement qui nous paraît étrangement amusant est donc le résultat d'une dynamique sociologique fondamentale de ce pays.

Bref, je suis donc partie une dizaine de jours dans le Shikoku (la longueur de ces vacances a fasciné chacun de mes interlocuteurs nippons) puis après une petite reprise de boulot, 5 jours en Corée toute proche (histoire d'éviter les tracasseries de la Golden Week en territoire national, bien que pas mal de Japonais soient aussi allés faire un tour de l'autre côté de la mer), où j'ai visité essentiellement Séoul (encore une chose qui a fasciné, 5 jours pour visiter une seule ville, aussi grande capitale qu'elle soit, semblait une grande perte de temps à mes amis locaux).

Le Shikoku fut un voyage tranquille en solitaire, des montagnes à la mer, le long des rivières, des cerisiers en fleur aux marées agitées sur les plages du Pacifique. Itinéraire d'auberges en auberges, en bateau, bus ou trains cahotant entre des petites gares presque abandonnées au milieu des rizières en eau. L'occasion d'oublier le train-train quotidien pour n'avoir personne sous la main qui puisse le rappeler, de se laisser emporter par les atmosphères singulières de régions inconnues, toujours plus prégnantes lorsque la solitude nous rend à l'écoute de chaque élément alentour. Et le plaisir de voguer à son rythme, de pouvoir s'arrêter à observer n'importe quelle incongruité ou insignifiance, oscillant entre une mélancolie sortie d'on ne sait où et une aspiration contradictoire à ne jamais rentrer, où que ce soit.
Il était également étrange, après cette parenthèse aux contours rendus plus nets par la solitude, de "rentrer" à Fukuoka, et de sentir si familière cette petite métropole qui n'est pourtant encore qu'un lieu de grand voyage, de regarder avec un oeil amusé et presque nostalgique se dérouler derrière les fenêtres du bus un paysage que l'on s'est habitué à traverser chaque jour.

Séoul, en compagnie d'une amie japonaise, fut un séjour plutôt frénétique, de quartiers marchands en quai de métros, de palais somptueux en petites ruelles aux murs bas et au toits recourbés, de sauce piquante omniprésente et de barbecues avec de la viande extrêmement bon marché. Cinq jours passés à toute vitesse au coeur de cette capitale dynamique, alignant sur des kilomètres des quartiers aussi joyeux que variés, des ambiances à chaque fois différentes, partout des spécialités inconnues à déguster, et finalement guère le temps de s'asseoir que nous étions déjà embarquées dans l'avion du retour. Mais une ville magnifique en tous cas, pleine de surprises, à l'architecture curieusement harmonieuse bien qu'elle mêle comme au Japon bâtiments anciens et constructions modernes, mais avec plus de subtilité, plus de charme, et de la verdure, des fleurs jusque dans les plus grandes avenues commerciales.  Et des habitants franchement sympathiques, malgré la barrière de la langue qui n'a pas l'air d'effrayer grand-monde là-bas.

Enfin, tout ça pour dire que me voilà de retour, à la veille du résultat final des élections présidentielles de notre cher pays. Allez savoir si ce dénouement ne va pas encore m'inspirer quelques passionnants débats à vous soumettre !

dimanche 8 avril 2012

Natsume Sôseki - Je suis un chat

Alors que je m'apprête à fouler la terre qui accueilli pendant un certain nombre d'années ce très célèbre auteur japonais (je m'en vais en effet faire un petit tour dans le Shikoku dès demain), j'ai pensé qu'il était opportun de parler de ce roman que j'ai lu il y a quelque temps et que j'ai beaucoup apprécié.

Sôseki est un auteur japonais "classique", emblématique de la modernisation japonaise des débuts de l'ère Meiji ; tous les Japonais l'ont lu à l'école, et tous les étudiants en japonais ont dû le croiser, de gré ou de force, à un moment de leur parcours. Tout ça pour dire qu'il est l'un de ces auteurs qui n'est pas toujours lu par choix, mais parce qu'on le dit incontournable, et que la curiosité pousse toujours à faire sa propre expérience de ce genre de grands noms.
C'est le deuxième ouvrage de Sôseki que je lis, après une première tentative plutôt infructueuse avec la lecture de "Sanshirô" il y a quelques temps, roman qui n'a guère suscité mon enthousiasme et dont je ne garde qu'un très vague souvenir. Mais la deuxième fois fut la bonne, et aussi ne crois-je pas me tromper en conseillant cette lecture vivifiante à tous les éventuels intéressés.

Le décor est simple : il s'agit d'un chat qui observe les hommes, et fait partager ses observations. Sôseki brode ici sur l'image classique des chats, leur nonchalance ostensible touchant presque au mépris, cette caractéristique si particulière qui fait qu'on les adore ou qu'on les déteste - on parle d'ailleurs au Japon de 犬派 ou 猫派, ce qui renvoie à l'opposition, en anglais, du "dog person" ou "cat person" que je n'ai par ailleurs guère entendue utiliser telle quelle en français (mais les fans de "How I met your mother" saisiront sans aucun doute la différence^^). A travers cette figure du chat, bien pratique, Sôseki propose une critique de la société des hommes, de ses codes et des comportements qu'ils engendrent, qui semblent si logiques à ceux qui les mettent en pratique, mais dont le fondement est parfois plus que douteux. Une critique pleine d'humour, recourant largement à l'ironie, une façon de rire subtile qui se retrouve assez peu en général au Japon.
Si "Je suis un chat" est un gros livre, il se lit avec tranquillité et délectation, probablement comme un chat l'aurait voulu !

Voici donc un passage que j'avais envie de partager, et qui illustre tout à fait le propos.

Les hommes recherchent beaucoup trop de luxe inutile. Ils cuisent ce qu'ils pourraient manger cru, le font bouillir, le mettent dans du vinaigre ou dans de la pâte de soja, et prennent plaisir à se donner une peine qu'ils pourraient s'éviter. Et les vêtements ! On ne peut demander aux hommes de porter la même chose toute l'année comme le font les chats, mais ces pauvres humains qui sont nés incomplètement formés n'ont pas à se mettre tant de couvertures diverses sur la peau. Il leur faut emprunter au mouton, dépendre du ver à soie et même tirer profit des champs de coton. On peut dire sans crainte que ce goût de l'inutile est le résultat de leur incapacité. On peut encore leur pardonner leur extravagance pour la nourriture et l'habillement, mais comment admettre qu'ils se comportent de la même façon dans ce qui n'a aucune influence directe, bonne ou mauvaise, sur leur vie ? En premier lieu, les cheveux qui poussent naturellement ; il serait si simple de les laisser pousser comme ils le veulent, et ce serait peut-être un bien pour ceux qui les portent. Eh bien les hommes cherchent toutes sortes de combinaisons inutiles pour les arranger sous différentes formes, et ils en sont fiers. Regardez les moines bouddhistes : ils ont toujours le crâne ras et bleuté. Quand il fait chaud, il le recouvrent d'une ombrelle et quand il fait froid ils l'enveloppent d'un capuchon. Après tout cela, qui peut comprendre pourquoi ils prennent la peine de se raser le crâne ? Et puis il y a les hommes qui prennent plaisir à se séparer les cheveux à gauche et à droite à l'aide d'un outil absurde ressemblant à une scie et qu'ils nomment peigne. Quand ils ne divisent pas leurs cheveux en parties égales, ils établissement une répartition artificielle sur leur tête, sept dixièmes d'un côté et trois dixièmes de l'autre. Il y en a même qui séparent ainsi leurs cheveux et se font une raie jusque sur le derrière de la tête, ce qui les fait ressembler à une contrefaçon de feuille de bananier. D'autres encore se coupent les cheveux à ras sur le sommet de la tête et gardent le reste tout droit et bien long sur les côtés ; c'est une tête ronde dans un cadre carré, exactement comme une reproduction de haie de cryptomères où est passé un jardinier. (...) On se demande ce que les hommes essaient de faire de leurs pauvres personnes en se triturant de la sorte. D'abord, ils ont quatre jambes et n'en utilisent que deux : c'est du gaspillage. Ils se contentent stupidement de deux jambes en laissant les deux autres pendre inutilement comme deux morues séchées qu'ils auraient reçues en cadeau, alors qu'ils avanceraient bien mieux s'ils utilisaient les quatre ensemble. On voit ainsi que les hommes ont beaucoup plus de temps à perdre que les chats, et on comprend pourquoi ils aiment à inventer toutes ces sottises pour tromper leur ennui. Le plus drôle est que ces désoeuvrés circulent de côté et d'autre pour se dire à tout bout de champ combien ils sont occupés, et ils passent leur temps à des bagatelles au point qu'ils ont réellement l'air d'être occupés, si occupés qu'on redoute de les voir succomber sous leurs charges. Certains, à me voir, disent parfois qu'il serait agréable et reposant d'être comme moi ; eh bien, qu'ils le deviennent, personne ne leur a demandé de faire tant d'embarras à propos de rien. Ils s'inventent des occupations fantaisistes et se plaignent ensuite de ne plus pouvoir en sortir, ce qui est comme allumer un grand feu pour se lamenter de la chaleur. Quand les chats inventeront vingt manières de se tailler les poils, c'en sera fini de leur nonchalance.

(personnellement, j'ai particulièrement aimé l'histoire de la feuille de bananier, j'en ai presque pleuré de rire !)