Je lisais par hasard ce matin cet article du Monde et à la fin de ma lecture, sans avoir eu l'impression d'avoir appris grand-chose de nouveau, j'ai en revanche pensé pour la énième fois : étrange cette espèce de complaisance qui entoure toujours les histoires de viols, réels bien sûrs mais aussi fantasmés comme ici, complaisance qui peut se contenter traiter la chose comme un fait pas bien grave, justifiable, mais qui peut aller jusqu'à en faire quelque chose de carrément séduisant, de sexy ; c'est - et je vois mal comment il peut s'en défendre - ostensiblement le cas de ce rédacteur (rédactrice ?) : "gémissements", "la belle", "grivois", "excitant", qui pourrait croire à priori qu'à l'aide de ce genre de termes on est en train de décrire une scène d'agression, de crime ? Bien sûr, l'article enchaîne sur les réactions outrées - encore heureux - de telle ou telle personne qu'il prend bien le soin d'étiqueter comme "féministes" - en effet, il faut au moins être féministe pour s'insurger de ce genre de choses...
Voilà mon point : outre la complaisance active, ce genre de fait qui me paraît extrêmement choquant n'émeut finalement guère de gens. Je peux facilement imaginer la majorité s'en foutre, et même une bonne partie lire tout ça d'un oeil détaché voire amusé, bah, c'est que du jeu vidéo. Mais bien sûr que ce n'est jamais que du jeu vidéo, du porno, du cinéma ou je ne sais quoi ; c'est tout simplement la société dans laquelle on vit et les gens qui nous entourent. Dans les sociétés dans lesquelles nous vivons (ce serait loin de se limiter à un modèle culturel en particulier, malheureusement), le viol a beau être officiellement condamné, il existe en masse, il est plus que souvent l'objet de plaisanteries fort douteuses, voire de doute tout court (voir récemment les Républicains et leur fameux "une femme victime d'un vrai viol ne tombe que rarement enceinte" pour justifier l'interdiction de l'avortement), et, n'ayons pas peur de le dire, élément récurrent de fantasmes malsains.
C'est un constat que j'ai fait il y a bien longtemps, mais ce que je n'avais pas fait, c'était me poser activement la question du pourquoi. Réfléchir à des problématiques touchant au viol me donnait un peu trop rapidement la gerbe pour m'étendre dessus, faut-il croire. Mais plus j'y ai réfléchi, et plus cette complaisance collective a fini par m'apparaître comme relativement logique. Considérant la manière dont on considère et a considéré les femmes dans toute l'histoire de l'humanité, il est à peu près cohérent de ne pas attacher de dimension dramatique au fait du viol, voire même de le considérer comme un élément fantasmatique "normal" du désir sexuel.
J'imagine qu'on ne peut pas lâcher un constat pareil sans s'en expliquer, et j'ai bien l'intention de le faire, reste à savoir si je saurai bien y réussir. Il y a quelques années, un ami (oui, je te cite encore !) me disait quelque chose dans le genre : "à mon avis, le viol, maintenant on en fait toute une affaire, mais ça a pas toujours été comme ça. A la préhistoire, un mec il arrivait à s'attraper une meuf, il la baisait, puis c'était fini et c'était pas un drame pour personne". Aussi abrupte qu'ait pu me paraître la formulation, je dois avouer que même sur le coup je ne lui ai pas vraiment donné tort. Et à la réflexion, ça me paraît tout à fait cohérent : jusqu'au milieu du 20e siècle et encore que dans une fraction très limitée des sociétés humaines, qui peut nier que les femmes n'ont jamais été considérées comme autre chose qu'une sorte de bien à disposition des hommes ? C'est vrai socialement, et c'est vrai sexuellement. Toutes ces jeunes vierges qu'on a amené pendant des siècles à leur nuit de noces sans qu'on juge nécessaire qu'elles aient la moindre idée de ce qui allait leur arriver, est-ce qu'on se préoccupait de leur "consentement" ? Il n'y a rien à dire, le viol en tant que crime infligé à la femme en tant qu'individu, qu'être humain - et non pas au groupe, à l'honneur de la famille, etc. - c'est un truc récent.
Alors oui, beaucoup de choses ont changé et extrêmement rapidement, concernant la condition des femmes, ces quelques dernières décennies - c'est même carrément radoter que de le répéter à chaque fois - mais cela s'est fait sur bien des fronts publiquement, ouvertement. En revanche, on parle souvent d'une révolution sexuelle mais il me semble que celle-ci a avorté, s'est perdue quelque part : dans le monde où je vis en tous cas, le sexe ce n'est pas "une chose parmi d'autres" dont on parle facilement, librement, avec n'importe qui et n'importe où, c'est surtout quelque chose qu'on tient à garder caché - dans la chambre à coucher sacrée des époux, dans l'intimité du couple moderne, dans les clubs échangistes select ou les réseaux de prostitution de toute illégalité, peu importe, mais tout cela reste à l'ombre et il est difficile de comparer en toute franchise ses propres pratiques avec qui que ce soit ; si bien que la sexualité, ça se passe surtout dans la boîte hermétique de notre petite tête, et je doute qu'on ait fait chacun de son côté autant de progrès que la lutte sociale, relativement collective, d'émancipation des femmes en a fait dans des domaines davantage publics.
Comme je l'ai plus longuement développé dans un article récent, il me semble, en résumé, que la sexualité reste très largement un domaine de nos vies dominé par le masculin et pour le masculin. Qu'individuellement on le veuille ou non, qu'on en soit conscient ou non, l'impériosité du désir masculin traîne partout autour de nous, et c'est d'ailleurs un motif traditionnellement invoqué en justification du viol. Les femmes n'ont longtemps été là que pour "satisfaire" ce "besoin naturel", et cela n'est au fond que l'avatar sexuel d'une société où les femmes ont longtemps appartenu dans leur entièreté à un homme, et dont la mission à travers des institutions telles que le mariage était de le servir.
Ainsi, comme je le disais également dans ce précédent article, ceux (ou celles) qui se bercent d'illusions en se racontant que c'est le désir sexuel mutuel qui assure la survie de l'espèce et que par conséquent toute sexualité est par nature épanouissante et égalitaire se fourrent à mon avis le doigt dans l'oeil. La nature n'en a rien à faire de l'égalité, ce truc tellement chiant que depuis 200 ans qu'on en parle on a toujours pas réussi à mettre en place et même pas vraiment à définir ; la domination, ça c'est un mécanisme sûr. Vous faites des mâles musclés et des femelles un peu moins, vous animez les premiers d'un désir sexuel et vous laissez courir. A mon avis, c'est bien plus cette base de prédation qui a fait proliférer l'espèce humaine que n'importe quelle connerie d'orgasme simultané. Autrement dit, la nature doit bien en rire de notre conception moderne du viol et que dans son optique, ce n'est au final qu'un rapport sexuel qui suit les normes prévues.
Seulement et comme je l'ai aussi dit maintes fois, je ne pense plus malheureusement que l'homme vive dans un quelconque état de nature et donc toutes ces considérations sur la nature et ses intentions supposées, en fait, on s'en fout et ça ne justifie RIEN. La preuve en est que l'espèce humaine est la seule qui concourt activement, du haut de toute son intelligence, à sa propre extinction et à celle de toute forme de vie sur sa planète. La nature a visiblement gravement merdé le jour où elle a conçu le cerveau de cette sorte de primate. Et en plus, elle a oublié de différencier sexuellement cet organe correctement, ce qui fait qu'on se retrouve aujourd'hui dans la panade avec des histoires de féminisme et d'égalité. Non vraiment, gros échec.
Les humains avec leur gros cerveau aussi enclin au génie qu'à la stupidité vivent en société et ce n'est pas peu de dire que ce sont ces sociétés qui font les hommes à bien des égards (traitez-moi de déterministe si vous voulez, mais je pense que n'importe quelle personne qui comme moi a vécu un peu longtemps dans un pays lointain du sien est au fait de l'incroyable moule qu'appliquent les sociétés sur leurs honorables membres. Notamment au niveau des questions de genre !). Mais ce sont aussi bien évidemment les hommes qui à leur échelle font les sociétés et leurs évolutions. Donc si on est tous d'accord sur le fait qu'on a upgradé depuis notre base de primates et qu'entre autres un rapport sexuel ne doit plus être un acte imposé par la barbarie d'un mâle à une femelle, il serait peut-être temps d'ouvrir notre gueule, quoi. De ne pas laisser aux "féministes" l'exclusivité de critiquer le viol sous toutes ses formes pour ce qu'il est : la symbolique d'une sexualité dominée par les hommes et destinée avant tout aux hommes, et son corollaire, une conception de la femme comme un sous-être humain au service de l'autre moitié de l'humanité. Ou plutôt, d'être, dans ce genre de cas, tous des féministes.
Et peut-être qu'alors, débarrassés du spectre de la prédation et de l'agression, les femmes n'auront plus envie de s'inventer des migraines ou des règles intempestives, qu'on baisera tous avec le sourire autant qu'on peut et autant qu'on veut, parce qu'on veut, et que ça sera sûrement beaucoup plus fun. Enfin, peut-être, mais ça me paraît valoir le coup d'essayer, et pour tout le monde.
