vendredi 30 mars 2012

Kyushu onsen

Allez, un petit billet pour vous donner envie de venir au Japon, histoire de se détendre !
J'avais dédié, il y a quelques semaines, un article à l'une de mes grandes passions japonaises ; voici que j'en dévoile une seconde, et non des moindres.

Car il faut savoir qu'il existe, au Japon, une contrepartie aux séismes, éruptions volcaniques et autres joyeusetés tectoniques : les sources d'eau chaude, ou en japonais, "onsen". Ainsi cet apparent raté géographique que constitue l'existence même de l'archipel nippon trouve-t-il tout son sens : car pour une catastrophe toutes les quelques décennies, le Japonais peut apprécier tout au long de sa vie, et un peu partout, le plaisir de se faire mijoter dans des eaux bouillantes jusqu'à plus soif. Il est donc question d'apprécier cette contrepartie à sa juste valeur. (Un Japonais qui n'aime pas les onsen ou le karaoké, c'est un peu comme un Français qui n'aime pas le fromage ou le foie gras, c'est tout simplement du gâchis !)

Pour ma part, je n'ai pas hésité à tenter l'expérience dès mon premier passage au Japon, dans les montagnes de Hokkaido ; et je ne m'en prive pas moins ici, dans le Kyushu, une région tout à fait indiquée pour les amateurs de sources d'eau chaude.
Il y a deux semaines, je suis donc partie, avec deux collègues, à l'assaut d'une des "stations thermales" (bien que ce mot soit affreusement inapproprié, le charme d'un village à onsens étant incomparable avec le style mastoc-aseptisé de la ville thermale telle que peut se l'imaginer un Français, sans parler du coût de ces petites escapades) les plus connues du coin : Kurokawa, dans la préfecture de Kumamoto, au centre de l'île.

Nous avions d'abord fait escale dans la préfecture voisine d'Oita, dans les montagnes de Kujuu, et dormi dans un petit hôtel bien sympathique, avec un onsen intégré connu pour son panorama inégalable sur les collines environnantes et avec en fond le Mont Aso, un des plus grands volcans en activité de l'archipel. Il faut savoir que ce genre de "grande" vue au Japon est très rare, le pays étant plutôt caractérisé par un relief encaissé de montagnes infranchissables. Mais cette région centrale du Kyushu fait un peu exception à la règle, et on peut donc y apprécier ce paysage assez atypique.

Le village de Kurokawa se trouve un peu plus bas, en contrebas d'une petite route qui n'a l'air de rien, et comprend presque exclusivement des "ryokan" - hôtels traditionnels japonais, dans lesquels passer une nuit vous coûte ordinairement un bras, mais qui vous laissent ironiquement utiliser leurs magnifiques bains extérieurs pour quelques centaines de yens - alignés de part et d'autre d'une minuscule rivière (la "rivière noire", probablement, si l'on en croit le nom du lieu - "kawa" signifiant rivière et "kuro", noir), et entourés de forêt. Contrairement à d'autres "villes thermales", Kurokawa reste un endroit plutôt classique, de taille modeste, avec une seule petite rue commerçante, et des établissements qui semblent tous bien anciens.

L'office du tourisme y propose un"forfait" plutôt sympathique pour les amateurs de bains : un pass de 1500 yens qui permet, parmi les quelques 20 établissements du coin, d'en choisir librement trois pour la journée. L'occasion donc de profiter pleinement de différentes ambiances, différentes sortes de bains, différents paysages aussi. Par exemple, nous avons testé un endroit assez original avec un bain très profond où l'on peut se tenir debout, accroché à une branche de bambou flottante ; mais aussi des bains plus classiques, cachés entre des rochers soigneusement aménagés, dans la verdure. Comme c'était lundi, on a en plus eu la chance de se retrouver à plusieurs reprises avec le bain entier pour nous seules, ce qui a fait que j'ai pu prendre la photo que vous voyez là.

Car oui, pour ceux qui l'ignoreraient, le onsen est un loisir qui s'apprécie dans la nudité collective ! Certes, sexes séparés, mais ceux qui se sentiraient gênés par telle coutume se verraient privés de cette magnifique tradition. Tout comme, d'ailleurs, les possesseurs de tatouages (semble-t-il, pour éloigner les yakuza des établissements respectables). A part ça, il n'existe aucun autre obstacle au bien-être immense que procure le fait de se baigner dans un grand bain, dehors, en plein hiver, par 5°, au milieu de la nature. En tous cas, personnellement, c'est un petit bonheur que je ne rate pas une occasion d'attraper !

Pour ceux qui envisageraient un petit tour dans la région du Kyushu, lors de mes précédentes escapades j'ai pu aussi tester d'autres régions à onsen très sympathiques : avec Kurokawa, mon top 3 comprendrait probablement Kirishima ("l'île du brouillard"), au Sud, dans la préfecture de Kagoshima, et Yufuin, dans la préfecture d'Oita (d'ailleurs tout proche des montagnes du Kujuu).
A noter d'ailleurs que la combinaison randonnée - onsen est parfaite, pour les amoureux des sports de nature !



mercredi 7 mars 2012

Le mystère du plaisir féminin ?

Je m'excuse d'avance pour cet article qui est extrêmement long - j'en suis consciente, mais il s'agit d'un sujet auquel je réfléchissais depuis un bout de temps, il importait donc d'être le plus précise possible et de ne pas prendre de raccourcis. Malgré cela, bien sûr, cet article reste imparfait et il y a de nombreux points que je compte bien continuer à explorer. Merci à ceux qui auront le courage de le lire jusqu'au bout !

Je m'avance ici sur un terrain qui, j'en suis bien consciente, n'est pas à proprement parler ma spécialité. Tout particulièrement d'un point de vue théorique, je ne peux guère me targuer d'avoir lu extensivement sur le sujet. Je n'ai par exemple aucune connaissance de tout ce que la littérature en psychologie a pu produire sur la sexualité. Il s'agit donc là, simplement, de poser une hypothèse. Une hypothèse qu'en tous cas, au travers de toutes mes lectures sur le genre, je n'ai jamais entendu évoquer directement, et qui me paraît, après réflexion, pourtant plus que plausible. Bien qu'elle soit au fond "au coeur du problème", la sociologie, les études de genre en général, ont plutôt souvent tendance à contourner l'objet "sexualité", comme le faisait remarquer Daniel Welzer-Lang dans un de ses bouquins, qu'à l'affronter directement et à l'intégrer à leurs analyses ; peut-être parce qu'elle se trouve toucher à des sphères de la psychologie - les sentiments, le désir - qu'il semble difficile d'analyser à partir de la posture objective que revendiquent les sociologues. D'où mon ignorance sur le sujet, et d'où le fait que longtemps, aussi, j'ai décidé, par commodité, que je pouvais exclure cet élément de ma réflexion sur les rapports sociaux de sexe.

Il fallait pour s'y attaquer, semble-t-il, être capable d'un peu de recul, et d'honnêteté, face à sa propre expérience, ce qui n'a fini par être possible que récemment. Et ce cap étant passé, la sexualité apparaît bien comme ce qu'elle est : un axe fondamental d'étude pour tout individu intéressé par les interactions entre humains de sexes opposés, la construction de l'identité sexuée, "l'égalité", bref, pour tout un tas de problématiques phares de la sociologie.

La réflexion peut partir d'un constat très simple, qui en est presque fatigant tant il nous est répété, de peur que des fois on l'oublie : les hommes et les femmes sont différents. Les gens, et ils sont nombreux, qui aiment à insister sur ce fait me paraissent toujours un peu amusants : à quoi bon formuler inlassablement une vérité aussi évidente ? C'est comme si les évolutions de la société, pourtant très lentes, et laborieuses, dans un mouvement "d'égalité", risquaient de mettre en danger cette différence sacrée. Comme si le fait que les hommes et les femmes se découvrent des points communs, des aptitudes communes, était un fait gravissime menant l'humanité à sa perte, plutôt qu'une bénédiction, à une époque pourtant obnubilée par la recherche de "l'âme soeur". En plus d'être contradictoire, cela me semble vain : ce qui est fondamentalement différent ne risque pas de changer, seules des différences superficielles et construites risquent de disparaître. Donc, remettons les pendules à l'heure : oui, les hommes et les femmes sont différents. Physiquement différents d'abord : pas fait pareils, en termes de volume déjà, en termes d'appareillage sexuel encore plus. Ce qui implique effectivement une expérience de vie sensiblement différente sur certains aspects, dont la sexualité n'est pas le moindre.

Une amie, en commentaire d'un précédent article, faisait une liste rapide et non exhaustive de ces différences dans l'expérience de vie découlant du sexe. Parmi elles, très simplement formulé, "les hommes jouissent à chaque fois, pas les femmes". Je pense que la plupart de ceux qui entendent cette phrase ne peuvent qu'acquiescer, c'est un fait en somme bien connu. Mais cette petite phrase anodine met pourtant le doigt sur une caractéristique particulière de la sexualité telle qu'elle est pensée et vécue par monsieur et madame tout le monde : une expérience qui satisfait quasi à coup sûr les hommes, laissant - de temps en temps, souvent, la plupart du temps ? L'estimation variera certainement selon la trajectoire de chacun(e) - les femmes sur le carreau. Et là, on se rend compte qu'en parlant de l'évidence de la différence, on bascule, comme souvent, dans l'inégalité.

Fatalité ? Si on se penche sur ce constat, on se rend compte que le sens commun nous prête également des explications toutes faites à ce phénomène, certes malheureux, mais contre lequel on ne pourrait rien. Explication psychologique : les femmes n'aiment pas le sexe. Ou pas assez ; ou moins que les hommes ; ou moins souvent, donc de temps en temps, normal que ça ne soit pas top satisfaisant. Explication physiologique : le corps féminin est mal fait, et ne procure pas du plaisir aussi automatiquement, facilement, que le corps masculin. La femme est, de base, affectée de tares biologiques contre lesquelles elle ne peut rien : plus petite, moins forte, destinée à souffrir une fois par mois pendant une grande moitié de sa vie dans le cadre d'un processus biologique tout ce qu'il y a de plus normal et sain, bon. Une tare de plus ou de moins, en somme.

Personnellement, longtemps mal à l'aise avec ce constat déprimant, j'avais fini par élaborer une autre hypothèse d'ordre psychologique sur cette préoccupante incapacité des femmes à jouir sans entraves des dits plaisirs charnels. En effet, j'ai longtemps pensé que cet obstacle, ce décalage, était de nature purement psychologique, du fait que même aujourd'hui, des décennies après une "révolution sexuelle", l'entrée dans la sexualité des filles est une période sensiblement différente, et à mon avis plus difficile, que celle vécue par les garçons. Avec finalement assez peu de différence d'avec des peuples que l'on qualifierait aisément de barbares, ou de ce qu'elle a été officiellement pendant des siècles au sein même de la grande civilisation occidentale, aujourd'hui encore l'entrée dans la sexualité s'impose aux filles comme un passage à l'acte imaginé douloureux, et surtout jugé dégradant ; un moment où elles vont céder, perdre quelque chose ; une acte pour lequel elles risquent d'être blâmées, voire humiliées par leurs pairs, quand leurs homologues masculins seront portés en héros comme s'ils avaient accompli un exploit.
Bienvenue dans le Moyen-Âge des cours de collège du 21ème siècle : on en parle peu, mais il est indéniable que l'expérience de la sexualité adolescente est encore extrêmement inégalitaire, ou du moins l'était-elle quand j'avais 15 ans. Et les adolescents ne créent pas des normes, ils ne font que refléter en les grossissant parfois celles de la société dans laquelle ils grandissent. Pas étonnant donc, me disais-je, que ces premières années de doute chaotique, de peur même, posent aux filles quelques problèmes quant à la jouissance libre de leur corps par la suite. D'ailleurs, si les années passant, cette stigmatisation en vient à s'affaiblir, elle ne disparaît pour autant jamais de la mentalité collective : il n'y a pas d'âge pour se faire traiter de "salope" et autres qualificatifs agréables, quand un homme aux même mœurs restera le héros tombeur de ses 17 ans, dont au pire on déplorera les frasques avec le sourire. Le spectre de la culpabilité reste, à mon avis, toujours présent dans un coin de l'inconscient de chacune, même si la femme adulte jouit d'un environnement plus propice à la satisfaction de ses désirs.

Mais si pas toutes, voire une conséquente partie d'entre elles, n'arrive toujours pas à tirer une pleine satisfaction de ses relations sexuelles, cette "mauvaise éducation" en est-elle la seule coupable ?

Il arrive fréquemment que dans une assemblée de filles, une "girl's night out" ou autre, la conversation dérive sur le sujet de la sexualité. Avec plus ou moins d'honnêteté de la part des participantes, mais il n'empêche que presque à chaque fois l'une d'entre elles lâche le morceau : "ben moi, j'ai jamais rien ressenti en couchant avec un mec". Si la règle était que les femmes ont généralement du plaisir dans leurs interactions sexuelles avec les hommes, ce "jamais" ne saurait provoquer que stupeur et étonnement ; mais en réalité, c'est à chaque fois une expression un peu floue que reflète le visage des témoins de ce genre de déclaration. Un mélange de compréhension, de soulagement et de dénégation en même temps, peut-être même une vague pitié. Car des mauvais souvenirs, des relations sexuelles 100% insipides, chacune en a un petit tas dans un coin de sa mémoire. Mais en même temps, cela rassure de savoir qu'on en est pas à dire "jamais" : "ouf, je ne suis peut-être pas la championne du sexe, mais heureusement il y a plus anormal que moi." Cependant, cela renvoie chacune à ses propres déboires, et à ce mystère : pourquoi est-ce aussi instable, pourquoi est-ce que ça ne marche pas à chaque fois ?

Le plaisir féminin, pas automatique, parce que trop psychologique, alors que les hommes sont des machines à jouir ? Mais il existe un démenti à cette explication pourtant bien pratique : la masturbation. Car voilà encore un aspect caché du sexe, dont on ne parle volontairement que peu : oui, les femmes se masturbent. Désolée pour ceux qui s'imaginent que les femmes n'ont pas assez d'appétit sexuel pour ça, ou qu'elles sont des êtres purs qui ne s'adonnent aux plaisirs de la chair que par amour pour un homme. Et mieux que ça : la masturbation, ça marche, comme sur des roulettes. Ce simple fait met à mal l'idée que les femmes seraient "moins bien faites" que les hommes sur le plan du plaisir sexuel. Le plaisir est là, accessible et, sans mauvais jeu de mots, à portée de main.

Alors quoi ? Comment se fait-il qu'en présence d'un homme, objet de désir réel, une interaction sexuelle puisse se terminer en flop, alors que cela devrait en toute logique pousser à son paroxysme le plaisir qu'on arrive à se procurer seule par la force de son imagination fantasmatique ?

Laissez-moi vous poser la question : qu'est-ce qui se passe dans votre tête quand vous prononcez ou entendez des mots tels que "sexe", "relation sexuelle", "coucher ensemble" ? Vous imaginez une pénétration d'un homme par une femme. Peut-être quelque chose avant, peut-être quelque chose après, peut-être dans différentes positions, mais peu importe : sexe = pénétration. S'il n'y a pas pénétration, on n'a pas couché ensemble. Le mot "préliminaires" qui qualifie en bloc toutes les autres sortes d'interactions sexuelles, est révélateur : quelque chose de moindre qui précède le "vrai" moment : le moment où les hommes prennent leur pied "à chaque fois". Les préliminaires ne sont qu'un avant-goût. Ce n'est pas du sexe, c'est au mieux de l'échauffement. C'est un truc de filles, et certains hommes s'en passeraient d'ailleurs, le "droit au but" irait aussi bien !

Qui se soucie que ça ne soit pas le moyen le plus facile, le plus agréable pour les femmes d'avoir un orgasme ? Après tout, plein de femmes en ont comme ça. Les autres ne sont juste pas normales. Elles n'aiment pas le sexe, voilà, on y revient.

...

C'est là que je voudrais avancer une hypothèse différente : les femmes aiment le sexe, autant, plus ou moins que les hommes, c'est comme tout : il y a d'énormes variations individuelles, et chez ces derniers aussi. Personne n'a envie de se priver de quelque chose d'agréable. Mais visiblement, beaucoup d'entre elles ont du mal avec l'offre de sexe qui leur est proposée : le sexe du masculin, pour le masculin, avec la pénétration comme élément central, inévitable, comme climax indéniable, même si ce n'est pas forcément le leur. L'offre ne rencontre donc pas forcément la demande, ou pas bien, mais cette demande, on s'en fout un peu : car le sexe est encore, très largement, pensé comme un service voué à répondre à un besoin des hommes. Qu'il y ait de l'amour, qu'il y ait du respect entre partenaires, cela n'enlève rien au fait qu'au fond, tout le monde considère un peu ça comme ça, et s'en accommode.

J'entends déjà des cris d'indignation : "mais paaas du tout, de nos jours, ça a évolué, le sexe est loin d'être un service rendu aux hommes, c'est le plaisir mutuel qui prédomine !" Mais qui pourrait le nier : la sexualité comme "besoin" impérieux et exclusivement masculin, est une conception issue d'une tradition immémoriale, qui n'est timidement remise en question que depuis quelques misérables décennies. Pourtant, à y réfléchir, elle n'est vraiment ni l'un ni l'autre : la définition du mot de "besoin", quoique nous serinent les psychologues et autres miliciens de la "normalité", est à revoir ; un orgasme est certes une sensation fort agréable, mais dans sa dimension purement physique, il n'est certainement pas un "besoin", c'est à dire une nécessité vitale.
Quant à la dimension masculine de ce faux "besoin", même si on aime dire qu'elle a disparu, elle reste extrêmement prégnante dans l'imaginaire collectif. L'existence même d'institutions, voire aujourd'hui de marchés, extrêmement florissants comme la pornographie et la prostitution, et leur caractère de masse, suffit à s'en persuader. Ces "industries" sont quasi exclusivement destinées aux hommes, et il s'agit bien de payer pour acquérir ce service qu'est le sexe, sous quelque forme que ce soit. Cela n'a rien de marginal. Et cela est considéré comme "normal" par la plupart des gens, car cela répond à un "besoin" des hommes. Tous les abus que recouvre ce marché du sexe, l'exaltation d'un sexe violent qui y est plus que fréquente, est une négation claire de l'étiquette de "plaisir partagé" que l'on veut coller au sexe par pure convenance.

On dit qu'il y a eu une révolution sexuelle, que les femmes se sont "libérées", il y a quelques décennies de cela ; mais à y bien regarder, les femmes n'ont acquis qu'une sorte de droit d'accès moral à ce qu'elles faisaient déjà auparavant ; le droit d'assumer, de ne pas avoir honte de participer à une sexualité dominée par les désirs du masculin. La reconnaissance qu'un plaisir féminin pouvait éventuellement naître de ces interactions ; et non pas la revendication que ce type d'interaction devrait mener systématiquement à leur propre plaisir. C'est très différent ; et en cela c'est une petite révolution, un simple premier pas.

Mais allons un peu plus loin : pourquoi cette centration de l'acte sexuel sur la pénétration, pourquoi cette obsession dans l'imaginaire des hommes et donc dans l'imaginaire collectif ?

On connaît tous l'explication habituelle : c'est la "nature" qui veut ça. La "nature" est bien faite, et la "nature" a créé le désir réciproque (de pénétration) afin de conditionner la reproduction et donc d'assurer la continuité de l'espèce. Le centrage de la sexualité sur la pénétration est donc une évidence naturelle, et elle n'a rien de proprement masculin. On en revient donc à "l'anormalité", puisqu'en contradiction avec les lois de la nature, de la femme qui ne jouit pas de la pénétration.
Mais ce qu'on oublie en évoquant ce genre d'argument, c'est que la "nature" n'est bien faite qu'à certains égards. Et que par exemple, la "nature" n'a que faire des principes de morale ou de justice, qui bien qu'ils puissent nous sembler essentiels, ne sont que des produits de la société des hommes. La "nature", d'ailleurs, en termes de différence sexuée, est profondément injuste : elle a fait, clairement, l'homme supérieur à la femme, en termes de force physique. Profitant de cette différence à son avantage, il est d'ailleurs possible à l'homme de contraindre la femme à un rapport sexuel non consenti - on parle donc là de viol, un acte qui en termes de respect de l'intégrité humaine, de respect de la personne, et d'autres valeurs qui ne sont là encore l'apanage que de la société humaine, est reconnu comme profondément condamnable. Mais la "nature", ça lui va tout aussi bien : la procréation fonctionne aussi bien dans ce cas-là, et la survie de l'espèce est aussi bien assurée. La nature pourrait donc vraisemblablement tout autant compter sur la capacité de prédation masculine pour atteindre ses objectifs, que sur la mutualité du désir (je ne sais pas si vous avez déjà regardé les documentaires de la 5e sur la reproduction des mammifères, mais ce que j'ai pu en voir vient bien davantage étayer ma thèse que celle évoquée au début de ce paragraphe). Ce qui ferait, par nature, de la pénétration un acte désiré essentiellement désiré par les hommes.

Mais je ne suis personnellement guère convaincue par ces explications pseudo-biologiques. La "nature" a probablement raté son coup, on s'en rend compte chaque jour, quand elle a créé une espèce dotée d'un cerveau qui lui permet de détourner toutes les "lois" érigées par cette mère nourricière (et qui plus est de performance équivalente entre les sexes, étrange contradiction), au point de se mener à sa propre perte. Quand on voit la surpopulation actuelle de la planète, il n'est pas difficile de voir que l'instinct de survie de l'espèce, chez l'humain, n'est au mieux qu'un lointain souvenir. Que ce qui guide nos actions quotidiennes, c'est bien plus toute une série de principes érigés par la culture, que des pulsions purement animales. Le fait que l'immense majorité des relations sexuelles n'aient plus pour finalité la reproduction, et que dans bien des cas celle-ci soit d'ailleurs absolument hors de question, en dit déjà long sur le lien entre sexualité et nature.

Quelle explication d'un autre ordre peut-on donc avancer à cet obsession pour la pénétration dans notre conception de la sexualité ? A mon avis, il faudrait chercher du côté de la dimension symbolique de la pénétration. L'homme "baise", la femme "se fait baiser", "se fait mettre", j'en passe : toutes ces expressions qui visent à désigner cet acte fondamental montrent bien le caractère inégalitaire qu'on lui prête. Lors de la pénétration, l'homme est actif, et la femme passive, quels que soient les aménagements possibles. Ce qui n'est pas le cas dans toutes les variétés d'actes sexuels ; mais ce qu'on continue à placer au centre de toute relation, c'est ce moment symbolique où l'homme dirige le cours des choses, où l'homme "possède" le corps de sa partenaire, où l'homme domine, tout simplement.

Plus qu'un simple désir sexuel, un désir de plaisir corporel, il me semble que c'est une forme d'accomplissement psychologique que l'homme atteint aussi à travers l'acte de pénétration ; il s'agit d'un acte qui, par sa symbolique, constitue en quelque sorte une confirmation de la supériorité du mâle sur la femelle, avec la satisfaction et le soulagement que cela peut procurer au dominant. Quelles que soient les évolutions réelles de la condition et de la perception de la femme, il n'en demeure pas moins que celle-ci a été considérée pendant des siècles de civilisation, par les plus grands penseurs encore vénérés aujourd'hui, comme une catégorie de sous-être humain. La symbolique perçue, vécue dans l'acte de pénétration est donc différente pour les hommes et les femmes : pour les uns elle est assortie d'une image positive de soi, elle est une claire valorisation ; pour les autres elles renvoie à sa propre impuissance, à cette position qui ne consiste qu'à ne pouvoir suivre le rythme imposé par l'homme. Et comme la dimension psychologique joue un rôle tout aussi important dans le plaisir masculin que féminin, on peut comprendre que ce moment soit en effet un "climax", car associé à une image de soi agissant comme stimulant et amplificateur du plaisir ressenti.

Je ne sais pas à quel point le déficit de plaisir des femmes à l'encontre de la pénétration est influencé par cette symbolique qui les renverrait à une position "naturelle" de soumission (mais un ami m'expliquait un jour que pour prendre son pied correctement il fallait assumer sa soumission originelle... autant dire que ça peut être mission impossible si vous avez appris à vous considérez différemment !). Mais ce que je pense pouvoir dire sans me tromper, c'est que la pénétration n'est pas, d'un point de vue physique, le meilleur moyen de prendre son pied pour une femme. Il y a beaucoup de mythes sur l'existence et la recherche de son "point G", caché quelque part soi-disant au fond du vagin, qui serait le secret du plaisir, et que beaucoup se morfondent certainement de ne pas avoir encore trouvé. Pourtant le plaisir féminin n'est pas à chercher si loin, si caché, et à mon avis chacune le sait : car l'organe number one de la jouissance féminine, c'est le clitoris. Un truc simple, tout aussi accessible et facile à manipuler que la verge de nos homologues masculins... et pourtant considéré comme un "à-côté", parce que pas utile directement dans l'acte de pénétration. Lors d'une table-ronde sur "l'égalité" à laquelle j'ai assisté il y a quelques années, une représentante d'un mouvement féministe parlait avec ironie du livre "Le guide du zizi sexuel" de Titeuf, disant que ce bouquin (donc proposant une approche de la sexualité à un public jeune) contenait à la fin un lexique de la sexualité, dans lequel apparaissaient bien sûr pénis, vagin mais pas... clitoris ! Et elle avait dit un truc du genre "ben tout va bien, c'est juste la moitié de l'humanité qui va pas prendre son pied correctement !", et c'est une des rares fois où j'ai entendu dire les choses aussi clairement. Les magazines féminins, dont j'ai eu l'occasion d'en lire certains à l'époque de ma brillante adolescence, vous sortent une opposition classique entre les femmes "vaginales" et les "clitoridiennes", dissociant deux organes et deux manières de prendre du plaisir - et sous-entendant largement : vaginale, cela veut dire que vous êtes sexuellement mature, capable d'apprécier un "vrai" rapport sexuel, alors que clitoridienne, ben vous en êtes encore aux préliminaires, à touche-pipi, bref au sexe infantile, quoi. Vaginale ou clitoridienne ? La bonne blague !! J'aimerais rencontrer une femme qui me dise que son clitoris ne lui a jamais servi à rien. Je ne sais pas qui est "vaginale", mais toutes les femmes sont à mon avis "clitoridiennes", et voilà encore un dilemme susceptible de faire naître culpabilité et sentiment d'anormalité.
Qu'on soit bien clair : je ne suis pas en train de dire que le vagin ne puisse procurer aucun plaisir (je ne le pense pas moi-même, mais il existe aussi beaucoup d'autres organes stimulant le plaisir), et que les femmes s'emmerdent toutes et tout le temps pendant une pénétration. Je dis juste que compte tenu de leur morphologie, le vagin n'est pas l'organe central du plaisir. Et qu'une image du sexe qui met au centre et comme condition nécessaire et suffisante la pénétration, ne correspond pas aux désirs féminins en priorité, voire ne les considère pas. Mais en quelque sorte, le sexe est resté dominé par le masculin, les femmes s'y sont soumises puis y ont participé, tout le monde s'y est habitué, et on a fait du vagin l'alter-ego du pénis pour que tout rentre bien dans l'ordre. Et c'est, je crois, le coeur du malentendu.

Ainsi, à une heure où l'on proclame haut et fort le caractère mutuel du rapport sexuel et le respect de l'Autre en général, où l'égalité des sexes, même si loin d'être devenue un fait, est tout au moins une valeur affirmée, où la sexualité est clairement dissociée de son objectif de reproduction et vise explicitement la recherche du plaisir, il serait peut-être temps d'envisager une sexualité véritablement équitable, véritablement agréable pour tous, sans que soit nécessairement présent le spectre, souvent perçu comme une contrainte, brutale, que représente l'injonction à la pénétration. Il serait temps, pour les femmes, d'avoir le courage de dire haut et fort, sans tabous et sans honte, ce qu'elles aiment ou pas dans le sexe, de redessiner une sexualité qui leur convienne pleinement, et de pousser pour cela à la création de l'espace de discussion nécessaire à une "négociation" du plaisir avec les hommes.

Pour finir, je ne cherche nullement à dire que cet état de fait que je dénonce (et ce n'est, comme je l'ai déjà dit, qu'une simple hypothèse ouverte à la critique) qu'il est "la faute" des hommes, car hommes et femmes, nous partageons tous largement cette conception pourtant inégalitaire de la sexualité, et nous continuons à l'alimenter par nos actes d'un accord tacite. Ce sont des siècles de construction de la sexualité qu'il s'agit de remettre en question et cela ne saurait être simple, comme il n'a pas été simple de faire admettre que la femme était l'égale de l'homme il y a quelques décennies (et avec un succès toujours relatif, je ne me lasserai pas de le répéter).
Aussi conciliante que se veuille la lutte pour l'égalité des sexes, aussi détachée se veut-elle d'une "guerre des sexes" et d'une opposition au masculin, elle est en substance une remise en question d'une suprématie ; cela suppose à un moment donné un combat pour se faire entendre, et vise toujours une perte de privilèges pour les dominants. Il ne faut pas avoir peur de l'opposition quand elle est justifiée, et il faut savoir se battre sans reculer lorsqu'on estime que cela en vaut la peine.
Et je continue que cela peut bénéficier aux deux sexes ; dans le domaine de la sexualité, cela est même évident : si les femmes peuvent envisager le sexe comme procurant nécessairement du plaisir, si elles ne se sentent pas dans l'obligation de se voir imposer systématiquement un acte qui les laisse indifférentes, elles seront certainement plus enclines à laisser libre cours à leur désir et tout le monde y sera certainement gagnant. Il serait temps de sortir de la posture des rhinocéros de la 5e, où le mâle court après la femelle jusqu'à ce que celle-ci, de guerre lasse, finisse par lui consentir l'acte de copulation. Car l'homme est finalement trop sentimental, et trop fragile, pour avoir chaque jour la constance du rhinocéros.