lundi 13 février 2012

Le Japon des dramas

Comme vous le savez maintenant, je suis maintenant une amatrice de dramas japonais depuis un certain nombre d'années. Ce qui m'a permis de voir une quantité non-négligeable de ces perles de la télévision japonaise, de tous les genres, et avec le temps j'ai commencé à y trouver des traits communs, des situations spécifiques qui reviennent régulièrement et dont certaines à mon grand étonnement. Voici donc, dans l'esprit d'un article un peu léger, cinq clichés 100% dramas japonais, dont je ne suis pas très sûre de ce qu'ils sont censés dire sur la société japonaise. J'interroge ici les Japonais francophones ou les Français expatriés au Japon : ces cinq faits vous semblent-ils vraisemblables ?

Cliché n°1 : l'accident de piéton
Cette scène, fréquente, met en scène un piéton, le plus souvent un enfant, qui, insouciant, traverse la route sans regarder à droite et à gauche (OH MON DIEU). Cependant, ce piéton, en bon Japonais, se trouve tout de même sur un passage piéton (pas folle la guêpe). Or, juste à ce moment-là (hasard malheureux), se trouve arriver un véhicule (le plus souvent, pour plus d'effet, un gros camion). Ce véhicule aperçoit évidemment le piéton au milieu du passage, mais est visiblement dépourvu de frein ; il continue donc d'avancer à la même vitesse, en se contentant de klaxonner désespérément. Et le piéton, au lieu de, en toute logique, prendre les jambes à son cou et traverser en vitesse, se tourne alors vers le véhicule avec un faciès horrifié du genre "oh non, je vais mouriiiir" sans bouger d'un pouce.
Ce que cela semble vouloir dire : 1) Les voitures n'ont pas de frein 2) Les passages piéton ne servent à rien 3) Les Japonais sont cons 4) Il ne faut JAMAIS traverser la route sans regarder, la mort vous attend à chaque pas inconsidéré (norme bien incorporée ici comme je l'ai souvent fait remarquer).
Le constat me semble un peu sévère, aussi cette scène me laisse à chaque fois fortement perplexe et je ne sais pas comment on peut réellement y croire. Je me demande toujours à quelle distance est et à quelle vitesse va ce fameux véhicule, pour que le piéton, aussi préoccupé, pressé ou abruti soit-il, ne le remarque pas avant de s'engager sur la route, mais pour qu'il soit néanmoins à même de mettre sa vie en danger. Mystère.
Cela dit, le point 2) me semble être validé par l'expérience : ici, un passage piéton sans bonhomme lumineux ne sert à rien. Aucune voiture ne s'arrêtera jamais pour vous laisser passer, et si vous avez le malheur de commencer à traverser alors qu'une voiture arrive - à distance raisonnable - celle-ci au lieu de freiner vous lancera simplement un grand coup de klaxon énervé du style "casse-toi de là". En gros, il faut traverser quand il n'y a aucune voiture en vue (et je ne comprends pas l'utilité, du coup, du passage piéton purement décoratif).

Cliché n°2 : la gestion de crise amoureuse
Par crise amoureuse, j'entends ici cette sorte de dilemme qui revient fréquemment : un des protagonistes d'une relation se rend compte que celle-ci peut devenir néfaste à son partenaire (par exemple, mettre en péril sa carrière, ou simplement le rendre triste parce que le protagoniste en question va devoir quitter le pays, ou est atteint d'une maladie incurable, etc.). La logique voudrait que les deux personnes concernées finissent par se faire face et discutent du problème pour prendre une décision difficile mais concertée. Mais non ; dans les dramas, une logique aussi sacrificielle qu'égoïste veut que l'amant(e) se dise : "je ne veux pas qu'il/elle souffre à cause de moi" et prenne la décision unilatérale de rompre la relation par un moyen radical : être tout à fait abject vis-à-vis de l'être aimé pour qu'il nous déteste et que cela le rende soi-disant très heureux d'en finir avec cette relation vouée au drame. Cela consiste donc, tout à coup (alors que tout allait bien, c'était le big love, bla bla) à dire des choses parfaitement dégueulasses (et donc parfaitement invraisemblables) pour faire regretter à ce pauvre amoureux ignorant de vous avoir même rencontré(e), et de s'en aller en cachant ses larmes, sûr(e) de faire ce qui est le mieux pour lui/elle.
D'où sort cette technique de gestion de crise ? C'est le truc le plus nul que j'ai jamais vu, et je ne connais personne qui aimerait faire l'objet d'un sacrifice aussi naze. Si c'est supposé exprimer la grandeur d'âme de l'homme amoureux, ben c'est raté. Je me demande si quelqu'un, Japonais ou autre, a d'ailleurs déjà été assez stupide pour tester ce stratagème pourri.

Cliché n°3 : les enfants japonais sont des monstres
On connaît le grand phénomène de société qu'est "l'ijime" au Japon, soit la persécution et l'humiliation d'un élève par ses camarades de classe à des extrêmes inquiétants, et dont je n'ai aucun moyen de vérifier l'étendue ni même l'existence étant donné que je ne fréquente aucun établissement scolaire ni de près ni de loin. Ce phénomène existe bien sûr, à des degrés divers, en France et ailleurs, je pense. Cependant, si j'en crois les dramas, c'est au Japon quelque chose d'extrêmement courant et poussé. Et la majorité des élèves semblent à chaque fois prendre un plaisir particulièrement intense à martyriser l'un de leurs semblables et à se ranger en masse du côté du plus fort. Mais ce qui est plus choquant, c'est l'âge auquel ce genre de choses peut commencer. Etant passée par là, comme tous, je connais bien le conformisme malsain des adolescents et la méchanceté qui peut en découler. Ce genre de faits est donc imaginable pour moi à partir du collège ; mais de plus en plus, je vois des scènes qui concernent des élèves d'école primaire. Des élèves de CE1 qui ostracisent littéralement un de leurs camarades parce que sa famille n'a pas beaucoup d'argent, ou parce qu'il a une maladie ou un défaut un peu visible répandent des rumeurs odieuses avec une méchanceté profonde et satisfaite qui me semble quand même peut caractéristique d'un esprit d'enfant, bien que je sache que tous les enfants ne sont pas l'innocence même. Ce genre de scène semble pousser à croire que ce conformisme buté et presque agressif que l'on note chez certains Japonais est inscrit dans les gènes de toute la population...

Cliché n°4 : "tout le monde il est gentil" ou le plus beau métier du monde
Ce cliché va directement à l'encontre du précédent, et pourtant il est tout aussi présent. Là pour le coup, il concerne souvent ce qu'on appelle les "school-dramas", ceux donc qui sont consacrés à l'école, et en général, à la vie lycéenne (ou collégienne dans une moindre mesure). Il existe un nombre incroyable de dramas sur un thème précis : le prof (en général un newbie, plein de bonne volonté mais un peu perché) qui arrive dans un nouveau lycée et se trouve en charge d'une classe avec tous les élèves les plus méchants, les plus yankee, les plus racaillous qu'on puisse trouver. Ces élèves ne viennent d'ailleurs jamais en cours, font cent conneries, et détestent de manière générale l'école, la société et tous les adultes (comme ça c'est clair). Mais en fait, tous ces méchants élèves sont au fond TOUS des gens très bien, c'est juste parce qu'ils ont vécu des évènements traumatisants qu'ils sont devenus comme ça et ont totalement perdu confiance en les adultes. C'est pas leur faute ! Voilà donc LA solution pédagogique selon le school drama : sacrifiez-vous pour vos élèves (à grand coups de visites à leur domicile et de leçons de morale assénées avec émotion) et ils se transformeront tous en petits anges les uns après les autres ! Chaque fois que je regarde ce genre de drama, je ris (jaune) rien qu'à imaginer la tête d'un prof de ZEP français qui regarderait ce genre de choses. Comme si, bien sûr, tout dépendait du prof... alors qu'à mon avis, dans la belle réalité, pas un élève ne prendrait le temps d'écouter sérieusement une de ces diatribes inspirées censées changer leur vie, et le pauvre prof se retrouverait comme un con.

Cliché n°5 : tendre l'autre joue
Ce dernier cliché est dans la lignée du précédent, avec une exaltation de la tolérance envers et contre tout. Comme je l'ai montré juste avant, le drama tend donc à nous faire croire que le Japonais est par essence conformiste et donc intolérant envers tout ce qui ne rentre pas dans les cases. Mais il encourage aussi à lutter contre cette mauvaise nature et à devenir, au contraire, la bonne poire qui pardonne tout à tout le monde. Ainsi, peu importe combien de coups de pute un camarade de classe vous a fait, combien de fois vous avez été humilié ; une fois que la chance tourne, et que le bourreau se trouve finalement dans la merde (bien fait !), il faut alors montrer toute sa bonté en ne lui tenant par rigueur du passé et lui venir en aide, ce qu'il acceptera avec embarras et larmes, car au fond ce bourreau, qui semblait pourtant kiffer à mort faire souffrir les autres sans grande raison, est aussi quelqu'un de bien (cf. n°4). La bonne blague.

A vrai dire, il est difficile de déduire une morale cohérente de ces grands classiques répétés à longueur d'épisode. D'un côté, on prend soin de vous rentrer dans le crâne que la méchanceté et le conformisme ambiant des autres est une chose regrettable mais normale, et on vous engage à ne pas trop sortir du rang. Et en même temps, on vous encourage à être vous-même exemplaire, à savoir sacrifier votre bonheur personnel pour les autres, et à vous accommoder de la méchanceté gratuite d'autrui, sans jamais porter de sentiment négatif à personne, en gros de vous soumettre aux aléas d'une société malsaine et avec le sourire et en faisant toujours de votre mieux (et de ne pas traverser la route n'importe quand). Hum...