vendredi 6 juillet 2012

Yannick Haenel - Jan Karski

Je ferai mon grand retour sur ce blog délaissé avec un article que je prévoyais d'écrire depuis un bon moment, mais manque de temps, etc, j'avais laissé ça de côté. Il s'agit à nouveau d'un livre que j'ai lu récemment, d'un auteur qu'à vrai dire je ne connaissais pas il y a encore quelques mois.
En novembre dernier, est venu à l'Institut culturel dans lequel je travaille un certain Yannick Haenel, romancier et essayiste français, pour une conférence sur le thème de son dernier roman, intitulé Jan Karski.

Qui était donc ce Jan Karski ? Je l'ai appris moi-même le jour de ladite conférence. Jan Karski était engagé dans la résistance polonaise à l'occupation allemande, au début des années 40. Son rôle était celui de "messager" : il allait et venait de l'intérieur et à l'extérieur de ce "pays" désormais partagé entre l'Allemagne hitlérienne et l'Union soviétique, Etat à nouveau disparu qui tentait de survivre à travers son gouvernement exilé en Europe de l'Ouest, d'abord à Paris, puis Angers, puis Londres lorsque la France fut à son tour occupée. Jan Karski faisait donc, au péril de sa vie, la navette entre la Résistance intérieure et les autorités exilées.
Mais parmi tous les messages qu'il eut à transmettre, le livre de Yannick Haenel se concentre sur un message en particulier, probablement le plus lourd à porter, et aussi le seul qui ne sera jamais vraiment arrivé à destination, ou du moins tellement tard que sa transmission n'aura plus eu de sens...

En 1942, alors à Varsovie, Jan Karski est contacté par deux représentants des Juifs de la ville, qui lui demandent de les accompagner dans le tristement célèbre ghetto de Varsovie. Ils veulent, lui disent-il, qu'il "voie", pour qu'il puisse "dire". Dire quoi ? Dire au monde ce qui est en train de se passer dans ce huis-clos d'un petit pays occupé dont on se préoccupe peu : l'extermination d'un peuple. Mais un tel fait dépasse de trop l'entendement, et il faut que Jan Karski "se rende compte" pour rendre adéquatement ce message. Il faut qu'il y croie. Et qu'il voie pour y croire.
Ce que Jan Karski dit avoir vu lors de cette visite dans le ghetto, c'est la mort. Des corps, qui se déplacent, qui bougent, mais pas la vie. La mort, suintant des cadavres jonchant les rues, contaminant lesdits survivants. La mort dans les regards, dans les gestes, inscrits dans la chair - si on peut parler de chair pour décrire ces gens affamés jusqu'à l'extrême. Et au milieu de tout cela, des soldats allemands qui se promènent, décidant de temps à autre d'exécuter un passant à bout portant, pour... tuer le temps ?
Même après cette vision insoutenable, Jan Karski reviendra dans le ghetto, pour "mémoriser l'enfer". Et pour le raconter.

L'un des représentants Juifs lui avait dit, lorsque Jan Karski avait demandé quel genre d'action il devait solliciter de la part des Alliés : "Dites-leur que la Terre doit être ébranlée jusque dans ses fondements pour que le monde se réveille enfin". Ce ne fut pas le cas. Jan Karski parcourra l'Europe, l'Amérique, son message le pénétrant jusqu'au cœur. Il rencontrera même, en personne, le Président Roosevelt. Mais le message s'arrêtera à lui. Il restera lui.

On peut se dire, à la lecture de ce livre, que celui-ci pourrait se résumer à un laconique "Ils savaient". Rien de plus ; ou quand même : il me semble bien qu'on nous enseigne à l'école la "découverte" des camps de concentration à l'issue de la guerre. Le "sauvetage" par les Alliés bien intentionnés des derniers Juifs encore vivants. L'horreur qui a affolé alors l'Europe. Les manuels scolaires ont-ils changé depuis que j'ai quitté les bancs de l'école primaire (ou même du collège et du lycée, d'ailleurs...) ? Je l'espère. Je n'y crois guère pour autant. Et je me demande comment nos Etats peuvent continuer à vivre et présenter leur histoire comme un conte de fées sans tache, alors qu'il existe des ouvrages pareils.

Sur le plan de la forme, Jan Karski est, d'un point de vue littéraire, un ouvrage critiquable, bien que passionnant. En trois parties, la première est une description de l'apparition de Jan Karski, en personne, dans le documentaire Shoah, de Claude Lanzmann, tourné à la fin des années 70 et sorti en 1985. La seconde partie est un résumé du témoignage laissé par Karski lui-même, sous la forme d'un ouvrage publié en anglais en 1944, portant le titre Story of a Secret State. Cette partie revient donc sur son entrée dans la Résistance, son rôle de messager, la visite du ghetto de Varsovie, jusqu'à son entrevue infructueuse avec le Président Roosevelt. La troisième partie seulement relève plus ou moins de la fiction, et c'est la seule qui mérite pour moi le nom de "roman", les deux précédentes n'étant plus ou moins qu'un préambule, peut-être nécessaire, mais ne mettant pas en jeu les talents de l'auteur. Dans cette troisième partie, Yannick Haenel s'essaye en effet, à partir de ses recherches, à continuer l'histoire de Jan Karski, à imaginer, retracer ses sentiments, son existence à la suite de son échec en tant que messager. Ce qui reste néanmoins impressionnant, c'est la manière dont l'auteur semble vivre son personnage, et qui était particulièrement sensible lors de la conférence. Patiemment, avec ardeur, Yannick Haenel a marché dans les pas de ce messager mal connu, s'y est enfoncé, s'y est oublié. Et le résultat est convaincant.

Est-ce que Dieu est mort à Auschwitz ? On m'a posé un jour cette question, mais elle est sans réponse ; il n'y a jamais de réponse à l'abandon, et il n'a jamais existé de pire abandon que celui des Juifs d'Europe. Non seulement les Juifs d'Europe ont été abandonnés par les hommes, mais ils ont été abandonnés par Dieu. Les Juifs d'Europe ont été les personnes les plus abandonnées du monde parce qu'elles ont été abandonnées par l'abandon lui-même. Je pense que mon vœu de silence était une manière de rendre hommage à cet abandon, et de m'approcher de ce qu'il a de plus invivable ; de ne pas laisser seuls les Juifs d'Europe exterminés, de ne pas abandonner les morts. Je pense que seuls les abandonnés sont capables d'escorter les abandonnés. Si je suis resté tant d'années silencieux, ce n'était pas seulement parce que ma parole avait échoué à transmettre le message, ni même parce qu'elle avait échoué à stopper l'extermination : c'était pour m'enfermer dans ce tombeau où Dieu et l'extermination sont face à face, où l'extermination regarde silencieusement l'absence de Dieu. Dans le silence du face à face entre Dieu et l'extermination, au cœur même de cette absence, j'ai cru pouvoir tenir, et faire ainsi mon deuil. J'ai laissé venir à moi toute la désolation de ce face à face, je l'ai laissée m'envahir, je n'étais plus rien que cette désolation. J'ai pensé que l'extermination, en exterminant des millions de Juifs, avait exterminé la possibilité d'un dieu. J'ai pensé que ce dieu ne connaissait pas le secours, ni la charité. J'ai pensé aussi qu'il avait maudit les hommes. Que son impuissance était à la mesure de la puissance de l'extermination. Mais aussi que la défaite de sa puissance n'était pas celle de sa bonté, et que Dieu lui-même était en deuil, qu'il était condamné au silence. Bref, je ne savais plus ce que je pensais. Rien, sans doute, c'était un vertige.  Et puis, quel dieu, d'abord ?

Et cet autre passage tout à fait poignant, qui renvoie directement à ce que je disais à propos de l'enseignement satisfait de l'histoire - en faisant un parallèle avec les bombardements d'Hiroshima et Nagasaki, ce qui m'a particulièrement touchée car je m'étais fait la même réflexion lorsque j'ai visité le musée de la bombe à Hiroshima il y a un an et demi - en revenant sur l'expérience de professeur d'université de Jan Karski plus tard dans sa vie : 

Je ne faisais pas seulement cours sur l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, mais sur l'humanité perdue. C'est dans ces moments-là où j'abordais enfin le coeur des choses, c'est à dire non plus seulement la stratégie, les batailles, les dates, la diplomatie, mais l'histoire de l'infamie elle-même, que mes étudiants relevaient la tête et croisaient les bras. Je me disais : est-ce qu'ils cessent d'écrire et croisent les bras parce qu'ils ne sont pas d'accord ? Est-ce pour protester ? Ou, au contraire, est-ce parce qu'ils entendent quelque chose qui sort de l'ordinaire, qui sonne comme une vérité ? Lâchent-ils à cet instant leur stylo parce que ce qu'ils entendent ne les intéresse pas, ou parce qu'ils sont sûrs de ne pas l'oublier ? Je n'ai jamais su, d'autant qu'à ce moment du cours personne n'ose m'interrompre, et personne ne vient me parler à la fin de l'heure. Par exemple, chaque année, lorsque j'aborde le procès de Nuremberg, il y a un moment où ils cessent d'écrire et croisent les bras. Je raconte le déroulement du procès, puis j'explique en quoi les Alliés avaient besoin de ce procès pour se blanchir. C'est automatique, mes étudiants croisent les bras. Au procès de Nuremberg, dis-je, personne n'a soulevé la question de la passivité des Alliés : le procès de Nuremberg, savamment orchestré par les Américains, n'a jamais été qu'un masquage pour ne pas évoquer la question de la complicité des Alliés dans l'extermination des Juifs d'Europe. Bien sûr que les nazis sont les coupables, ce sont les nazis qui ont installé les chambres à gaz, c'est eux qui ont déporté les millions de Juifs d'Europe, qui les ont affamés, battus, violés, torturés, gazés, brûlés. Mais la culpabilité des nazis n'innocente pas l'Europe, elle n'innocente pas l'Amérique. Le procès de Nuremberg n'a pas seulement servi à prouver la culpabilité des nazis, il a eu lieu afin d'innocenter les Alliés. La culpabilité des Allemands a servi à fabriquer l'innocence des Alliés, dis-je à mes étudiants, qui m'écoutent les bras croisés.  Il ne faut pas croire qu'en 1945 on a libéré les camps, dis-je, il ne faut pas croire qu'en 1945 on a gagné la guerre : en 1945 on a enterré les dossiers, en 1945 on a effacé les traces, en 1945 on a lancé la bombe atomique. La même année, à quelques mois d'intervalle, il y a eu d'une part le bombardement d'Hiroshima et de Nagasaki, et d'autre part le procès de Nuremberg, sans que personne ne voie la moindre contradiction entre les deux. Ainsi 1945 n'est-elle pas l'année où la guerre a pris fin, dis-je à mes étudiants, c'est la pire année dans l'histoire du XXe siècle : celle où l'on a osé falsifier le plus grand crime jamais commis en commun - où l'on a osé mentir sur les responsabilités. Car l'extermination des Juifs d'Europe n'est pas un crime contre l'humanité, c'est un crime commis par l'humanité - par ce qui, dès lors, ne peut plus s'appeler l'humanité. Prétendre que l'extermination est un crime contre l'humanité, c'est épargner une partie de l'humanité, c'est la laisser naïvement en dehors de ce crime. Or l'humanité tout entière est en cause dans l'extermination des Juifs d'Europe ; elle est tout entière en cause parce que, avec ce crime, l'humanité perd entièrement son caractère d'humanité. On devrait tous reconnaître qu'après l'extermination des Juifs d'Europe, il n'y a plus d'humanité, que cette valeur est obscène, qu'on ne peut plus en appeler à l'humanité comme à un critère qui nous protège, et nous exonère de nos responsabilités : avec l'extermination des Juifs d'Europe, l'idée même d'humanité a disparu.

A voir certains évènements actuels, la situation syrienne pour ne citer qu'un exemple, ce "on ne peut plus en appeler à l'humanité comme à un critère qui nous protège" n'en est que plus évident... Un livre à lire, je pense.