dimanche 8 avril 2012

Natsume Sôseki - Je suis un chat

Alors que je m'apprête à fouler la terre qui accueilli pendant un certain nombre d'années ce très célèbre auteur japonais (je m'en vais en effet faire un petit tour dans le Shikoku dès demain), j'ai pensé qu'il était opportun de parler de ce roman que j'ai lu il y a quelque temps et que j'ai beaucoup apprécié.

Sôseki est un auteur japonais "classique", emblématique de la modernisation japonaise des débuts de l'ère Meiji ; tous les Japonais l'ont lu à l'école, et tous les étudiants en japonais ont dû le croiser, de gré ou de force, à un moment de leur parcours. Tout ça pour dire qu'il est l'un de ces auteurs qui n'est pas toujours lu par choix, mais parce qu'on le dit incontournable, et que la curiosité pousse toujours à faire sa propre expérience de ce genre de grands noms.
C'est le deuxième ouvrage de Sôseki que je lis, après une première tentative plutôt infructueuse avec la lecture de "Sanshirô" il y a quelques temps, roman qui n'a guère suscité mon enthousiasme et dont je ne garde qu'un très vague souvenir. Mais la deuxième fois fut la bonne, et aussi ne crois-je pas me tromper en conseillant cette lecture vivifiante à tous les éventuels intéressés.

Le décor est simple : il s'agit d'un chat qui observe les hommes, et fait partager ses observations. Sôseki brode ici sur l'image classique des chats, leur nonchalance ostensible touchant presque au mépris, cette caractéristique si particulière qui fait qu'on les adore ou qu'on les déteste - on parle d'ailleurs au Japon de 犬派 ou 猫派, ce qui renvoie à l'opposition, en anglais, du "dog person" ou "cat person" que je n'ai par ailleurs guère entendue utiliser telle quelle en français (mais les fans de "How I met your mother" saisiront sans aucun doute la différence^^). A travers cette figure du chat, bien pratique, Sôseki propose une critique de la société des hommes, de ses codes et des comportements qu'ils engendrent, qui semblent si logiques à ceux qui les mettent en pratique, mais dont le fondement est parfois plus que douteux. Une critique pleine d'humour, recourant largement à l'ironie, une façon de rire subtile qui se retrouve assez peu en général au Japon.
Si "Je suis un chat" est un gros livre, il se lit avec tranquillité et délectation, probablement comme un chat l'aurait voulu !

Voici donc un passage que j'avais envie de partager, et qui illustre tout à fait le propos.

Les hommes recherchent beaucoup trop de luxe inutile. Ils cuisent ce qu'ils pourraient manger cru, le font bouillir, le mettent dans du vinaigre ou dans de la pâte de soja, et prennent plaisir à se donner une peine qu'ils pourraient s'éviter. Et les vêtements ! On ne peut demander aux hommes de porter la même chose toute l'année comme le font les chats, mais ces pauvres humains qui sont nés incomplètement formés n'ont pas à se mettre tant de couvertures diverses sur la peau. Il leur faut emprunter au mouton, dépendre du ver à soie et même tirer profit des champs de coton. On peut dire sans crainte que ce goût de l'inutile est le résultat de leur incapacité. On peut encore leur pardonner leur extravagance pour la nourriture et l'habillement, mais comment admettre qu'ils se comportent de la même façon dans ce qui n'a aucune influence directe, bonne ou mauvaise, sur leur vie ? En premier lieu, les cheveux qui poussent naturellement ; il serait si simple de les laisser pousser comme ils le veulent, et ce serait peut-être un bien pour ceux qui les portent. Eh bien les hommes cherchent toutes sortes de combinaisons inutiles pour les arranger sous différentes formes, et ils en sont fiers. Regardez les moines bouddhistes : ils ont toujours le crâne ras et bleuté. Quand il fait chaud, il le recouvrent d'une ombrelle et quand il fait froid ils l'enveloppent d'un capuchon. Après tout cela, qui peut comprendre pourquoi ils prennent la peine de se raser le crâne ? Et puis il y a les hommes qui prennent plaisir à se séparer les cheveux à gauche et à droite à l'aide d'un outil absurde ressemblant à une scie et qu'ils nomment peigne. Quand ils ne divisent pas leurs cheveux en parties égales, ils établissement une répartition artificielle sur leur tête, sept dixièmes d'un côté et trois dixièmes de l'autre. Il y en a même qui séparent ainsi leurs cheveux et se font une raie jusque sur le derrière de la tête, ce qui les fait ressembler à une contrefaçon de feuille de bananier. D'autres encore se coupent les cheveux à ras sur le sommet de la tête et gardent le reste tout droit et bien long sur les côtés ; c'est une tête ronde dans un cadre carré, exactement comme une reproduction de haie de cryptomères où est passé un jardinier. (...) On se demande ce que les hommes essaient de faire de leurs pauvres personnes en se triturant de la sorte. D'abord, ils ont quatre jambes et n'en utilisent que deux : c'est du gaspillage. Ils se contentent stupidement de deux jambes en laissant les deux autres pendre inutilement comme deux morues séchées qu'ils auraient reçues en cadeau, alors qu'ils avanceraient bien mieux s'ils utilisaient les quatre ensemble. On voit ainsi que les hommes ont beaucoup plus de temps à perdre que les chats, et on comprend pourquoi ils aiment à inventer toutes ces sottises pour tromper leur ennui. Le plus drôle est que ces désoeuvrés circulent de côté et d'autre pour se dire à tout bout de champ combien ils sont occupés, et ils passent leur temps à des bagatelles au point qu'ils ont réellement l'air d'être occupés, si occupés qu'on redoute de les voir succomber sous leurs charges. Certains, à me voir, disent parfois qu'il serait agréable et reposant d'être comme moi ; eh bien, qu'ils le deviennent, personne ne leur a demandé de faire tant d'embarras à propos de rien. Ils s'inventent des occupations fantaisistes et se plaignent ensuite de ne plus pouvoir en sortir, ce qui est comme allumer un grand feu pour se lamenter de la chaleur. Quand les chats inventeront vingt manières de se tailler les poils, c'en sera fini de leur nonchalance.

(personnellement, j'ai particulièrement aimé l'histoire de la feuille de bananier, j'en ai presque pleuré de rire !)