Je suis un peu en panne d'inspiration en ce moment, mais comme un blog pas mis à jour c'est pourri, j'ai décidé cette semaine de vous parler d'un manga japonais que j'ai lu il y a quelque temps, sur les conseils d'un de mes collègues. Bon, alors, il paraît que ça ne se range pas dans la catégorie "manga" (je me suis fait refouler de l'étage manga de Tsutaya quand j'ai mentionné ce titre), bien que ça reste flou pour moi, mais en tous cas, c'est une BD écrite par une Japonaise, quoi.Le titre, "nihonjin no shiranai nihongo", qui signifie "le japonais que les Japonais ne connaissent pas", relate les péripéties d'une Japonaise enseignant le japonais dans une école pour étrangers. Elle y décrit, avec beaucoup d'humour, les nombreuses questions incongrues que lui posent ses apprenants ; questions qui de leur point de vue sont probablement essentielles, mais qui apparaissent comme tout à fait hors du sens commun pour un Japonais. C'est donc ce "décalage culturel" dans l'apprentissage et la pratique d'une langue que cet ouvrage analyse plutôt finement, sans porter de jugement particulier et sans verser dans une morale dégoulinante du genre "il faut toujours essayer de comprendre l'Autre", à partir de la posture spécifique de l'enseignant.
J'ignore si ce livre est traduit en français ou dans d'autres langues ou a le projet de l'être, mais dans tous les cas je ne suis pas sûre qu'il soit forcément intéressant à lire pour des personnes n'ayant aucune notion en ce qui concerne la langue japonaise. Par contre, les étudiants en japonais de tout niveau se reconnaîtront certainement dans certaines anecdotes, comme lorsque les élèves du cours s'acharnent à essayer de comprendre la logique des compteurs japonais ("alors un objet long et cylindrique c'est "hon"... mais non, un serpent c'est "hiki" parce que c'est un être vivant... mais un gros animal comme un éléphant par exemple c'est "tou"... un casse-tête tout japonais !), ou s'étonnent que les Japonais parlent du feu tricolore qui passe "au bleu" quand la lumière en question est bien verte...
Mais, japonisant ou pas, ce manga a le mérite de mettre le doigt sur la difficulté d'enseigner sa langue maternelle à des étrangers. Enseigner sa propre langue est considéré à tort comme allant de soi, comme un job à la portée de tous ceux qui, s'installant à l'étranger, ont envie de gagner un peu d'argent. Cependant, après ces mois de pratique, il me semble que BIEN enseigner sa langue est une autre paire de manches. Je ne pense pas cela dit que ce soit une question de formation ; même si des bases en didactique des langues étrangères est certainement un plus pour acquérir l'état d'esprit nécessaire à la bonne gestion du rapport enseignant-apprenant, il m'apparaît clairement que c'est un "métier" qui s'apprend largement par la pratique, et avec beaucoup de volonté.
La base, évidemment, c'est un souvenir assez clair des cours de grammaire que vous avez eu quand vous étiez petit ; si vous avez complètement oublié ce qu'est une préposition, un COD ou un complément du nom, ça peut être problématique. N'en parlons pas, si vous confondez encore "ces" et "ses", comme de trop nombreux commentaires lus sur Facebook ou ailleurs sur le net le supposent dangereusement. Mais pas seulement ; comme c'est le cas de la jeune héroïne de l'ouvrage en question, enseigner à des étrangers suppose d'être également confronté à des questions découlant du système linguistique des apprenants ; des questions qu'un enfant francophone, par exemple, ne penserait jamais à poser.
De fait, enseigner le français par exemple à des natifs de pays européens, et a fortiori de pays latins, n'est pas du tout la même chose qu'enseigner à des Japonais ou des Chinois, dont la structure de la langue est bien plus sensiblement éloignée de la nôtre. C'est pourquoi je pense également qu'enseigner une langue à une classe d'apprenants hétérogènes en termes de nationalité et de langue est probablement beaucoup plus difficile que d'enseigner à un groupe de même langue ; et qu'il est fortement recommandé de connaître le fonctionnement, au moins à un niveau basique, de la grammaire - structure - de la langue des apprenants - disons que ça aide énormément à comprendre d'où sortent certaines questions, et à expliquer adéquatement certains points délicats.

Par exemple, alors que des francophones s'étonneront en japonais de la présence de ces suffixes-compteurs différant selon la "nature" des objets, les Japonais sont toujours perplexes, et un peu désespérés, devant la nécessité des marqueurs de genre et de nombre en français. Alors bien sûr, il y aura toujours des questions, récurrentes, auxquelles vous ne pourrez pas répondre grand-chose de constructif - telles que "mais pourquoi il y a le féminin et le masculin et français ??" ou "mais pourquoi la guerre c'est féminin, et le maquillage c'est masculin ??" - mais la plupart du temps, il va vous falloir aller fouiller, voir s'il n'y a pas une règle quelque part que vous avez oubliée, ou même que vous n'avez jamais apprise, car tout ça vous vient "naturellement", mais le naturel n'étant pas vraiment une explication susceptible d'aider votre apprenant à conceptualiser les choses.
Par exemple, pourquoi utilise-t-on parfois le subjonctif après "que", mais pas systématiquement ? Une question que le Français moyen ne se pose pas dans sa pratique courante de la langue ; mais un étranger dont le système linguistique ne comprend pas l'ombre d'un équivalent de subjonctif aura besoin dans un premier temps d'une règle d'utilisation, avant d'atteindre le "naturel" d'un éventuel bilinguisme.
Ainsi, l'enseignant de langue maternelle est perpétuellement amené à se remettre en question et à étudier à nouveau sa propre langue sous l'angle d'un regard extérieur. Personnellement, chaque jour à peu près, lorsque je prépare un cours ou qu'un étudiant me pose une question, je me demande "tiens, mais oui, pourquoi ?" ; c'est amusant de voir qu'on pensait tout savoir et qu'on ne sait au final pas grand chose sur le sujet. Mais qui n'a pas la volonté de faire de sa pratique d'enseignement un apprentissage ne pourra probablement jamais être un "bon" enseignant ; et devra se contenter de répondre, dès qu'une question étrange apparaît, " Ah ben tiens ! J'en sais rien... c'est comme ça...".
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