« Les indigènes eux ne fonctionnent guère en somme qu’à coups de trique, ils gardent cette dignité, tandis que les blancs, perfectionnés par l’instruction publique, ils marchent tous seuls. La trique finit par fatiguer celui qui la manie, tandis que l’espoir de devenir puissants et riches dont les blancs sont gavés, ça ne coûte rien, absolument rien. Qu’on ne vienne plus nous vanter l’Egypte et les Tyrans tartares ! Ce n’étaient ces antiques amateurs que petits margoulins prétentieux dans l’art suprême de faire rendre à la bête verticale son plus bel effort au boulot. Ils ne savaient pas, ces primitifs, l’appeler « Monsieur », l’esclave, et le faire voter de temps à autre, ni lui payer le journal, ni surtout l’emmener à la guerre, pour lui faire passer ses passions. »Un livre étrange, qui laisse un sentiment mitigé et pourtant, sème des idées auxquelles on a envie de réfléchir… Voyage au bout de la nuit est de ceux-là.
Commencé avec enthousiasme sur les conseils d’un ami, détesté des les premières pages à cause de son style chaotique dont on ne sait guère s’il se veut beau, insolent ; si sa maladresse a quelque chose de naturel ou plus probablement, de tristement travaillé. Puis malgré moi emportée dans les aventures plus qu’invraisemblables de ce voyageur maudit, qui ne se trouve bien nulle part – cette étrange proximité, toujours, avec les êtres fondamentalement malheureux, inadaptés, à qui il ne reste qu’un amer cynisme pour survivre à peu près.
J’ai admiré la lâcheté assumée de Ferdinand le soldat, cette fierté non sans mérite à aller à l’encontre des grandes idées du siècle, du « bien » unanimement reconnu quels qu’en soient les immondes sacrifices ; cette reconnaissance timide mais solide de l’égoïsme de l’être humain, fondamentale pourtant à un rapport aux autres pourvu de ne serait-ce qu’un peu d’honnêteté.
J’ai ri à la lecture des péripéties de Ferninand le colon, amusée par le ton délibérément politiquement incorrect si on transpose cette œuvre dans un contexte actuel ; à ses observations tranchantes et purement subjectives, dépourvues de toute notion de ce relativisme culturel qui semble, de nos jours, empoisonner sournoisement toute tentative de rapport à l’autre… la subjectivité n’est pas une erreur, comme l’égoïsme elle est un fait qui, aussi minime qu’on le veuille, demeure inévitable ; c’est probablement ce qui fait de moi une irréductible non-scientifique, cette idée que le vrai ne se limitera jamais aux seuls contours d’une objectivité essentiellement théorique.
J’ai considéré avec recul et scepticisme son perpétuel recours à la sexualité comme un besoin à la fois irrépressible et irrémédiablement triste, dépassant cependant le point de vue purement masculin, contrairement à ce à quoi on aurait pu s’attendre.
Mais ce qui reste le plus marquant, et le plus troublant en ce qui me concerne, dans cette œuvre, c’est ce qui la traverse de part en part : la chronique d’une misère omniprésente, une misère sans issue, la misère de la condition humaine. Bien sûr, parfois associée à la misère dans son sens commun, c’est à dire la pauvreté, matérielle, mais pas seulement ; Ferdinand n’est nullement l’avocat du pauvre, sans pour autant envier la situation des « riches » ; c’est un espèce de mépris universel, un esprit mêlé de pitié, auquel personne n’échappe, surtout pas lui-même, qu’il adresse à l’espèce humaine. L’humain, cet animal noyé dans ses désirs et voué donc à une existence de survie, perpétuellement à la recherche d’un ailleurs, d’un meilleur, avec plus ou moins d’acharnement. Chacun vit, comme Ferdinand et Robinson, dans une grande suite de fuites sans fin, avec peut-être moins de relief, moins de violence, mais sur le même mode.
Après avoir refermé les 600 et quelques pages de ce volume, la conclusion s’impose, sans avoir même besoin d’être écrite : peu importe même l’intensité que l’on met dans la fuite, personne n’échappe à cette condition funeste, à moins de renoncer à la vie. Etant quelqu’un de plutôt pessimiste à la base, je dois tout de même avouer que cet accablant constat, et que quelqu’un puisse l’avoir ressenti assez fort pour en avoir tiré cette œuvre, à sa façon magistrale, me laisse dans une grande perplexité. Comme toujours face à ces souffrances que l’on voit, tout en ayant le sentiment que l’on arrivera jamais réellement à les comprendre.
Qui était Céline ? Je ne sais que peu sur cet auteur, que ce que tout le monde sait, ce qui explique peut-être cette lecture tardive. Cependant, à la lecture de ce long roman, je me demande réellement comment ce même auteur a pu être le collaborationniste engagé et l’antisémite virulent qu’il reste pour la postérité… étrangement, la négativité profonde qui émane de ce texte me semble bien au-delà de toute question raciale...
C'est juste génial Voyage au bout de la nuit. Drôle, cynique, et surtout le style anti-bon-français, facile à lire et super efficace pour rendre compte des états d'âme de l'anti-héros (mais cela fait longtemps que je ne l'ai pas relu, travail scientifique oblige).
RépondreSupprimerIl faudra que je te scanne les pages ou le grand Louis Althusser, mon idole (elle aussi controversée), parle de Céline.
En tout cas ça fait longtemps que je n'avais pas lu ton blog, ton écriture et la richesse de tes descriptions, qu'il s'agisse de faits ou d'émotions, me bluffe toujours! Chapeau bas!
A bientôt
Clément
Mon article le montre assez je pense, mais moi je n'ai pas trouvé ça tellement drôle comme bouquin... plutôt fondamentalement le contraire. Cynique oui, et il y a certes des moments où l'on rit...
RépondreSupprimerVraiment un ouvrage à part, pour moi. Merci de me l'avoir conseillé, même si j'avoue au départ avoir été sceptique !