dimanche 9 octobre 2011

Où sont les hommes ?


Il y a une question qu'on me pose très souvent depuis que je suis ici : 「日本人の彼氏できた??」: "Alors, tu t'es trouvé un copain japonais ??" - eh oui, mes récentes connaissances en terre nippone ne peuvent pas savoir que la recherche d'un mâle avec qui partager mon existence n'est pas une de mes priorités depuis un bout de temps, mais je ne peux guère leur en vouloir - mais si cette question me fait doucement rigoler, ce n'est pas tellement à cause de son incongruité compte tenu de mon caractère semble-t-il fondamentalement incompatible avec la vie matrimoniale. Ce qui me vient à l'esprit, c'est plutôt : "un copain japonais ? Mais où est-ce que je pourrais bien rencontrer un garçon japonais ?", car c'est, réellement, un vrai mystère pour moi. Dans mon quotidien fukuokien, il faut le dire, je fréquente bien peu de mâles natifs. Et encore moins des susceptibles, en termes d'âge notamment, de devenir de possibles "copains".

Ok, les Japonais ne sont pas vraiment dragueurs, c'est une chose. Plutôt une bonne chose d'ailleurs : le "je te siffle dans la rue", y'a rien de plus chiant, à mon sens. Bon, de temps en temps, en tant qu'être humain exotique, je ne dirai pas que je n'ai pas droit à un regard appuyé d'un quelconque passant, mais ça ne va jamais plus loin. Il y a également les boîtes de nuit, où je ne vais pas, mais qui sont connues pour, lorsque l'on est occidentale, être le royaume du chopage gratuit - filles faciles que l'on nous croit, si j'ose utiliser cette expression douteuse.
Mais à part ça, les chances de contact, et de contact enrichissant surtout, avec de jeunes hommes japonais, elles m'apparaissent extrêmement minces. A quoi la faute ? Difficile de le dire avec certitude.

Peut-être qu'un petit aperçu "anthropologique" de la catégorisation genrée dans la société japonais pourrait apporter quelques éclaircissements.
Au Japon, bien plus qu'en France par exemple, les filles et les garçons sont élevés de manière distincte, séparée, et on leur rentre bien dans la tête que ceux d'en face sont d'une espèce différente, qui restera toujours un peu incompréhensible - oui, rien de nouveau sous le soleil à vrai dire, c'est juste le degré qui diffère. Ainsi, par exemple, il est totalement incongru pour les Japonais de vivre avec une personne du sexe opposé autre qu'un membre de sa famille ; lorsque je raconte mes expériences de coloc mixte, je provoque en général une vive fascination.
Au Japon, donc, dès l'école primaire (voire maternelle), garçons et filles sont différenciés par le port d'uniformes différents. Les activités sportives sont rapidement organisées de manière non-mixte - au nom, j'imagine, d'une supériorité physique des garçons sur les filles, qui, si on regarde bien, ne s'exprime réellement qu'à partir du lycée (et encore, en présence de bons sportifs et selon les disciplines). Chose plus significative, il y a encore énormément de collèges et lycées non-mixtes, principalement des établissements réservés aux filles d'ailleurs, mais également des "universités pour filles", comme celle par exemple pas plus loin qu'en face de chez moi ; c'est dire donc que la séparation va très loin.
Garçons et filles sont donc élevés séparément, et aspirent à des avenirs différents ; même encore aujourd'hui, une grande partie des jeunes Japonaises aspirent à un mariage et des enfants après quelques années de boulot seulement, à une vie adulte qui se fera donc en tant qu'épouse et mère au foyer. Les garçons, de leur côté, intériorisent la pression sociale qui fera d'eux des pères responsables, c'est à dire travaillant beaucoup pour entretenir une famille avec laquelle ils n'auront qu'un temps limité à partager. C'est la vie : les hommes doivent être durs et déterminés ; les femmes pas trop l'ouvrir et être aimantes.
Bien sûr, cela non plus n'est nullement une spécificité japonaise, c'est juste étonnant pour la Française que je suis de constater la prégnance de ce modèle pour moi "ancien" au sein des jeunes générations.

Comportementalement également, garçons et filles (restons-en aux jeunes générations) sont très dissemblables. Les Japonaises apportent un soin extrême à leur apparence, avec semble-t-il deux mots d'ordre : mignonneté et faiblesse. Minceur extrême, peau diaphane (la blancheur de la peau est le critère de beauté ultime au Japon - réservé aux femmes, cela va de soir), comportement et voix juvénile, accessoires "féminins" à profusion (maquillage, jupes, talons, dentelles, etc.). Dans l'usage de l'infériorité comme arme de séduction, il faut avouer que les Japonaises font assez fort.
Bien sûr je ne parle pas ici de TOUTES les Japonaises, HEUREUSEMENT, soyons bien d'accord, toute généralité a ses limites ; globalement, les Japonaises sont plutôt charmantes et communicatives, notamment vis-à-vis des étrangers, ce qui est plutôt agréable.
Les garçons sont beaucoup plus discrets, et leur apparence n'a rien de spécial a priori. A noter des critères de virilités marrants qui n'existent pas chez nous, par exemple le fait de ne pas aimer les choses sucrées. En gros, si vous appréciez les desserts, vous êtes un peu une tapette ici (sans reconceptualisation). Par contre, vous pouvez avouer que vous pleurez abondamment devant le drama du samedi soir, apparemment ça, ça ne pose pas de problème.
Le vrai problème des garçons, c'est leurs difficultés de communication. Un homme, c'est connu, ça n'exprime pas ses sentiments, ses émotions, faut deviner ; c'est encore plus vrai ici. Le fait d'avoir grandi chacun dans son jardin, d'avoir appris et développé sagement des goûts antagonistes - le shoppiiiiiing ! - le baseball, yeah ! - n'aide pas non plus, on le comprendra, à trouver de quoi aborder l'autre avec un sincère intérêt.

(Ces différences comportementales marquées sont d'autant plus intéressantes que phénotypiquement, les Japonais et Japonaises se ressemblent beaucoup. Sans uniforme, jusqu'à la fin de la puberté, il n'y a guère que la longueur des cheveux qui soit un indice, et encore. Et même après cette époque charnière de la différenciation sexuelle, le moins qu'on puisse dire c'est que les caractères sexuels secondaires des japonais ne sont pas exubérants ; l'exemple des Japonais contredit à merveille l'idée que ce serait les différences biologiques qui engendreraient des différences comportementales, tout au moins en termes de degré.)

Bref... vous avez au milieu de tout ça une Française, beaucoup trop musclée pour être honnête, toujours à la limite du décent avec ses débardeurs, qui a beaucoup trop tendance à critiquer ce qui lui plaît pas, qui n'a toujours pas compris l'utilité de l'ombrelle au moindre rayon de soleil et qui, de surcroît, approche la taille moyenne de l'homme japonais. Que voulez-vous qu'ils fassent avec ça ? C'est tout simplement trop leur demander. Un de mes rares amis japonais me l'a d'ailleurs dit clairement : "les Européennes ont un caractère trop fort, ça fait peur." Comme ça, c'est réglé.

Donc, le petit copain japonais, ça sera pas pour tout de suite, au grand dam de ma grand-mère qui, à chaque fois qu'elle aborde le sujet sur skype, ne me trouve "pas très dégourdie".
Je me contenterai de continuer à regarder d'un air curieux les groupes de garçons de mon âge, à la salle d'escalade ou dans mon club de badminton, ignorer mon existence avec un soin tout particulier, à faire en sorte de ne jamais croiser mon regard et se borner à un "konnichiwa-otsukaresamadesu" en guise de "bonjour-au revoir". Et de discuter avec toutes les jeunes filles sympas et tous les "ojisan" (hommes ayant autour de la quarantaine) qui trouvent de toute façon génial que je sois française et que je parle aussi bien japonais.
On a les conquêtes qu'on peut !

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